Dans un geste qui sent le harcèlement politique, le gouvernement du Bangladesh vient d’ordonner la tenue d’une enquête sur la Grameen Bank de Muhammad Yunus, pionnier du microcrédit et Prix Nobel de la paix 2006, sur la base d’allégations voulant que la banque ait incorrectement utilisé une somme de 100 millions de dollars en aide norvégienne.
Selon ces allégations, soulevées dans un documentaire télé norvégien diffusé début décembre, la somme aurait été transférée, en violation des règles, de la Grameen Bank à la Grameen Kalyan, une entreprise qui oeuvre dans le domaine de la microassurance-santé et qui fait partie du groupe d’une trentaine d’entreprises du professeur Yunus. La Grameen Bank s’en est longuement expliquée, niant catégoriquement avoir géré cet argent de façon irrégulière. En outre, les autorités bangladaises annoncent aujourd’hui avoir décidé de lancer une enquête alors que le gouvernement norvégien a déclaré, après avoir posé des questions de son côté, que les soupçons étaient sans le moindre fondement.
Ce qui fait que le geste est surtout interprété comme un signe des inimitiés qui existent entre la première ministre Sheikh Hasina, revenue au pouvoir fin 2008, et M. Yunus. Peu après la diffusion du documentaire, Mme Hasina a critiqué les entreprises de microcrédit pour les taux d’intérêt élevés qu’elles pratiquent. Elle ne pardonnerait pas au «banquier des pauvres» son rôle en 2007 et 2008, alors que fut imposé l’état d’urgence dans le pays — miné par la corruption et en proie à de graves tensions politiques. M. Yunus, jugé favorable au gouvernement intérimaire qui gouverna le Bangladesh pendant ces deux années avec le soutien de l’armée, avait alors tenté de former son propre parti politique.
Pays parmi les plus densément peuplés du monde, avec ses 155 millions d’habitants, le Bangladesh demeure un pays très pauvre malgré certains progrès accomplis depuis le début des années 1990 dans la lutte contre la pauvreté. La Grameen Bank y est évidemment pour quelque chose. Fondée en 1983, elle a environ huit millions d’emprunteurs, dont 97 % sont des femmes. Son modèle de lutte contre la pauvreté a été reproduit dans une quarantaine de pays du monde.
Les deux tiers des Bangladais sont agriculteurs, mais le pays tire les trois quarts de ses revenus d’exportation de son industrie textile, secteur clé de l’économie dont la compétitivité sur les marchés occidentaux repose sur sa main-d’oeuvre bon marché. Le Bangladesh est, selon l’Organisation mondiale du commerce, le quatrième exportateur de vêtements au monde en importance. Son industrie textile emploie plus de trois millions de personnes, surtout des femmes. Des milliers de travailleuses des usines de la capitale, Dhaka, et de la ville portuaire de Chittagong sont d’ailleurs descendues dans la rue à la mi-décembre pour dénoncer le fait que les employeurs refusaient d’appliquer une nouvelle décision gouvernementale fixant le salaire mensuel minimum dans l’industrie à 43 $ par mois. Des affrontements avec la police ont fait trois morts, tous par balle.
Ledevoir.com




