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Industrie et developpement : L’absence d’un Etat stratège

Dans le réquisitoire ci-dessous, l’économiste Yacouba Gnègnè reproche aux autorités burkinabè leur manque de vision et de stratégies pour le développement national. L’absence d’entreprises manufacturières dignes de ce nom dans le pays et les choix politiques imposés par les Partenaires techniques et financiers écoeurent le Dr Gnègnè. Celui-ci pose l’alternance et le changement comme les seules conditions du développement du Burkina Faso.

Le Burkina Faso ne réussira pas à se développer de façon équilibrée sans un tissu d’entreprises industrielles (légères) de fabrication de biens. Les quelques entreprises manufacturières que le pays a réussi à mettre en place ont souvent eu un destin éphémère. Les sociétés Faso Fani, SIFA, SAVANA, etc., appartiennent ainsi au passé. Cela peut et doit changer. L’enjeu, c’est le modèle social burkinabè et la vitalité démocratique. L’industrie manufacturière génère une masse d’emplois et permet généralement aux travailleurs d’avoir des revenus et un niveau de vie décents. Ces emplois exigent des niveaux de compétence à la fois élevés et faibles, offrant alors des débouchés aussi bien aux personnes hautement qualifiées qu’aux sous-qualifiées. C’est ainsi que la SN-SOSUCO est le deuxième employeur du Burkina Faso après l’Etat. La manufacture contribue à limiter les inégalités de revenus et favorise le développement d’une classe moyenne généralement plus active dans l’exercice de la citoyenneté. Elle renforce alors l’espace démocratique. Certes, si nous voulons une croissance qui réduise la pauvreté pour le plus grand nombre, nous devons nécessairement commencer par moderniser l’agriculture avec les paysans et pour les paysans. Et notre développement trouve ses meilleurs atouts et sera viable grâce au secteur des services qui est basé sur les hommes et leurs connaissances. Ce secteur est déjà le premier contributeur à notre PIB. Mais nous ne devons pas pour autant négliger l’industrie qui devra être une partie cruciale de la solution.

L’Etat doit être aux côtés des entreprises

Aujourd’hui, après l’épisode Dafani S.A., c’est le brasseur Brafaso, l’un des plus importants de la sous-région, qui est en liquidation judiciaire. Sauf s’il y a des non-dits dans cette affaire, l’Etat burkinabè devait depuis le départ régler le problème. Si Brafaso n’est pas solvable, cela voudrait dire qu’elle ne serait pas capable de faire face à ses engagements financiers ni maintenir et développer son activité dans le futur. Alors, on peut comprendre que l’Etat burkinabè ne soit pas intervenu pour mettre les protagonistes d’accord et permettre à l’entreprise de poursuivre son activité. Or, il semble que nous soyons en présence d’un problème de liquidité et de conflit avec des banquiers. Et s’il y a des problèmes de gestion ou de stratégie, l’Etat peut là aussi s’assurer que des réponses appropriées soient trouvées. Plus généralement, en l’absence d’une solution venant du secteur privé, l’Etat burkinabè devrait être capable de soutenir nos industries dès lors que cela peut les aider à traverser des phases difficiles et à être prêtes pour affronter la concurrence. C’est ce qu’il a fait en contribuant récemment, y compris financièrement, à la reprise des activités chez Dafani S.A. ou en poussant au dialogue lors du conflit social à la SN-SOSUCO.

Il manque une vision ambitieuse pour l’industrie

Cela dit, la récurrence des difficultés rencontrées par l’industrie burkinabè est symptomatique d’un environnement économique national particulièrement difficile. Le Burkina Faso est classé 150e sur 183 dans le Rapport Doing Business 2012 de la Banque mondiale qui mesure la facilité à faire des affaires. C’est vous dire donc que les hommes d’affaires au Burkina Faso sont très méritants. A titre de comparaison, la Zambie (84e), le Botswana (54e) et le Rwanda (45e) sont des pays africains enclavés comme le Burkina Faso. Les défis sont considérables. Ils ne seront pas relevés du jour au lendemain. Mais très clairement, ils exigent de l’audace. Le plus difficile n’est pas tant l’enclavement du pays et le coût élevé de l’énergie que la capacité à porter une vision et une énergie implacables de transformation. Celles-là même qui seront capables d’imaginer et de porter de grands projets structurants en infrastructures (et autres dispositifs) énergétiques et de transport. Il faut penser autrement notre marche vers la prospérité. La gouvernance burkinabè n’a pas une stratégie claire, cohérente, pour le développement de la manufacture, pas plus qu’elle n’en a pour le développement tout court. La réalité est qu’au Burkina Faso on agit surtout selon les injonctions des bailleurs de fonds. Quand ils disent Programme d’Ajustement Structurel (PAS), nous y courons. Lorsque face aux dégâts sociaux des PAS ces institutions mettent en place l’initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), nous nous attelons depuis aux réformes et à la rédaction du Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté (DSRP) exigées, en bon élève ! D’où le document de Stratégie de Croissance accélérée et de Développement durable (SCADD). Et quand la copie n’est pas bonne, nous devons la revoir. C’est cela la réalité !

Décidons nous-mêmes pour notre développement

Les progrès dans les chiffres de la scolarisation primaire et dans la fourniture d’eau potable, etc., que les Burkinabè observent ces dernières années l’ont été surtout parce que les bailleurs de fonds ont décidé d’en faire leurs priorités. Cela dans le cadre notamment des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) décidés par l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2000. Le Burkina Faso a commencé à réformer son environnement des affaires avec le Rapport Doing Business, et parce que le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, en visite au Burkina Faso en 2005, a interpellé le chef de l’Etat sur notre retard effroyable dans ce domaine. Malheureusement, ces exemples ne sont pas rares. Et les résultats sont souvent désespérants. Il n’y a pas longtemps, le sujet à la mode au sein de la communauté des bailleurs de fonds était de savoir si nos pays s’appropriaient les politiques qu’ils leur préconisent. La relation avec les partenaires au développement peut être importante pour le Burkina Faso, mais ce n’est pas cela qui va le développer. Des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil et le Vietnam réussissent parce qu’ils déclinent eux-mêmes leur vision et leur stratégie de développement. Ils sont pragmatiques. Ils savent que la mondialisation est un marigot plein de promesses, mais qu’il faut aborder à la fois avec prudence et agressivité. Au Burkina Faso, nous sommes fiers des années Sankara parce que nous prenions alors en main notre destin.

L’audace du changement

Le professeur Joseph Ki Zerbo disait ceci : « On ne développe pas. On se développe ». Ce qu’il nous faut, c’est une gouvernance capable de dégager une vision endogène et qui déploie avec énergie une stratégie intégrée pour le développement et la justice sociale. Regardez à quel point les grandes institutions financières et les dirigeants des pays riches peinent à résoudre leurs propres problèmes ! Cela, depuis quelques décennies déjà et pas seulement avec les crises actuelles financières et de la dette. Alors, il n’y a pas à s’étonner que les recettes qu’ils préconisent dans des pays et pour des peuples qu’ils connaissent très mal ne marchent pas. Au moins, ont-elles le mérite d’exister. Car, comme le journaliste Norbert Zongo le dénonçait, nos dirigeants naviguent à vue. Nous ne devons pas simplement prendre le leadership de notre développement, nous devons aussi assumer les exigences qui l’accompagnent. En particulier, nous devons veiller à démultiplier l’investissement privé national et étranger, à mobiliser des ressources publiques fortes et à maîtriser l’endettement. Sinon, les prêteurs viendront de nouveau nous dicter leurs lois. Le Burkina Faso n’est pas très performant dans la mobilisation des ressources fiscales. Ce n’est pas seulement un problème de pauvreté, car plusieurs pays avec un niveau de développement comparable font mieux. C’est pour beaucoup parce que l’autorité politique n’a pas l’assise nécessaire pour créer un contrat de confiance entre lui et le contribuable burkinabè ou oser éliminer la corruption. Le jour où les Burkinabè verront que l’Etat donne lui-même l’exemple et qu’il mène des actions qui affectent substantiellement leur vie au quotidien, ils seront incités à remplir pleinement leur devoir de citoyen. Ayons l’audace de l’alternance et du changement ! C’est à ce prix que les Burkinabè verront la croissance dans leurs assiettes. C’est le serment que porte toute une génération avide de faire de la terre de nos ancêtres une terre de prospérité.

Yacouba Gnègnè Docteur en économie, enseignant-chercheur. Membre de l’Union pour le progrès et le changement (UPC). ygnegne@gmail.com Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l’auteur.

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