Ce que perdent la Sodeci et l’Etat, les complices des fraudeurs :
Gérant d’une société de lavage auto à Andokoua, dans la commune de Yopougon, C.B. a réussi à payer des factures non conformes à la consommation réelle d’eau de son commerce, pendant deux ans. Mais un jour, il a été surpris par un contrôle trop pointu des agents de la SODECI. « Sincèrement, au début, j’étais très serein. Mais par la suite, j’ai su que ces agents cherchaient quelque chose. Ils sont venus à plusieurs reprises et ont fini par m’attraper », avoue, un peu embarrassé, ce responsable d’entreprise. Au moment de notre entretien, il y a quelques semaines, l’homme s’interrogeait encore sur la personne qui l’a dénoncé. D’ailleurs, il n’a pas manqué d’accuser l’un des contractuels dont il s’est débarrassé pour vol. Le voleur renvoyé aurait menacé de se venger avant de s’en aller. En tout cas, pour son vol à lui, C.B. a dû payer le prix fort. « J’ai été convoqué. Les agents de la SODECI ont fait une estimation de je ne sais combien de mois et m’ont fait payer cette fraude », confie, amèrement, C.B. Qui a dit ne plus être prêt à faire de la fraude une méthode de travail. Tout en reconnaissant que la fraude lui facilitait les choses. Comme lui, dans le quartier Mahou à Cocody, la coiffeuse T.S. regrette de s’être laissée convaincre par un ancien agent de la SODECI. « Il m’a dit qu’on allait jamais m’attraper parce que des boss font ça sans être attrapés. J’ai hésité pendant longtemps avant de céder. Pendant des mois, mes factures d’eau ont baissé. Je ne sais pas si on m’a dénoncée. Mais je pense que les gens là-bas à la SODECI ont dû faire la remarque qu’une facture qui passe de 45 000 francs Cfa à 22 000 francs Cfa, ce n’est pas normal », fait savoir T.S. La coiffeuse reconnaît avoir connu la plus grande honte de sa vie, lorsqu’elle a été interpellée sur la question. « J’ai été sanctionnée. En plus, mon compteur a été changé », dit-elle, toujours ébranlée par l’affaire. A Abobo, dame Maï, ancienne propriétaire d’un point de vente d’eau potable, s’interroge encore sur la naïveté dont elle a fait preuve en faisant confiance à l’un de ses cousins. Qui, à la vérité, faisait partie d’un réseau de fraudeurs. « Comme c’était un peu compliqué d’avoir de l’eau dans le quartier, elle a voulu faire ce commerce. Mais, c’était aussi difficile parce que ce qu’il y a à fournir était trop. Mon oncle, qui a eu vent de son projet a proposé de l’aider. Je ne sais pas comment il a fait mais il y a des agents qui sont venus faire le travail et elle a commencé à vendre son eau. C’est longtemps après qu’elle a été épinglée comme fraudeuse. L’oncle, lui, a été pris parce qu’on dit qu’il était important dans leur système de fraude. Mais, j’avoue que ça a été un choc pour maman », relate Ali, un fils de dame Maï. A l’en croire, il ne savait pas que sa mère volait la SODECI et l’Etat ivoirien. Seulement, il reconnaît que sa génitrice n’avait jamais trouvé bizarre de payer ses « factures » qu’elle ne recevait jamais auprès de son cousin qui règle, à sa manière, mais pas à la SODECI.
– Les fraudeurs sont partout
Selon des informations officielles, les cas de fraude sur l’eau sont légion dans les communes d’Abidjan et à l’intérieur du pays. Les archives indiquent qu’en fin décembre 2005, par exemple, grâce à la police judicaire et à la police économique avec la brigade des nouvelles technologies des informations et de communication du Parquet, un beau coup de filet a été réalisé avec le démantèlement d’un réseau de fraude sur l’eau qui s’étend sur 500 Km. A l’époque, des quartiers des communes d’Abidjan ont été cités dans cette magouille qui a coûté trois milliards de francs Cfa à l’Etat de Côte d’lvoire et au gérant de l’eau en Côte d’Ivoire, la SODECI. Aujourd’hui encore, rien n’a changé même si la fraude est réduite, a fait remarquer José Dominique Da Cruz, directeur général adjoint chargé des questions techniques de la SODECI, dans une interview publiée, il y a quelque temps. En effet, de 2007 à la mi-2008, les branchements clandestins sont passés de 1 100 à 819. Les compteurs douteux ou truqués de 1600 à 1204. « Les lieux de prédilection des fraudeurs sont généralement les quartiers précaires et quartiers périurbains d’Abidjan. La fraude est constatée au niveau des revendeurs d’eau, des laveurs autos, des latrines publiques, de certains abonnés privés, dans les chantiers de construction, dans certains hôtels, des restaurants et maquis, briqueteries, moulins à produits agricoles, salons de coiffure, etc. », précise le directeur général adjoint, qui soutient que ces clients indélicats sont classés dans la catégorie des clients sensibles. « Il y en a beaucoup parmi eux qui sont véreux. Ils minimisent leurs charges à travers des manipulations sur des organes de comptage pour payer le moins possible », note-t-il. Dans la région de Yamoussoukro (capitale politique de la Côte d’Ivoire), au cours d’une tournée des journalistes avec la Direction générale, des voix officielles ont révélé que les fraudeurs de l’eau et de l’électricité se comptent aussi bien parmi les particuliers que parmi les commerçants. Cependant, d’une façon générale, la fraude sur l’eau s’effectue, au niveau des clients utilisant l’eau à but lucratif. Et, leurs complices, on les enregistre parmi les agents de la SODECI, les plombiers, les manoeuvres journaliers et les anciens travailleurs de la maison de distribution de l’eau. Plusieurs méthodes sont utilisées par ces voleurs de la République…
– Les stratégies et les raisons des voleurs d’eau
Selon A. L., agent de la SODECI dans la commune de Dabou, parmi les nombreux cas de fraude détectés dans sa circonscription, les méthodes qui reviennent souvent, à part les réseaux clandestins greffés sur le réseau officiel de la SODECI, sont les truquages des compteurs et les dépasses. « Par une manipulation de professionnels, les fraudeurs réussissent à utiliser l’eau de la SODECI sans pour autant être facturés. Ils truquent leur compteur qui ne fonctionne plus comme il faut, dès lors qu’on ne connaît pas leur consommation réelle. Pour les dépasses, ils prennent directement l’eau de la SODECI desservie dans leur quartier et n’en reçoivent seulement qu’une infirme partie sur leur compteur installé par la SODECI qu’ils payent comme d’honnêtes citoyens », explique A. L., au cours d’une causerie. Il a également fait savoir qu’en général, les fraudeurs surpris à Dabou sont des propriétaires de salons de coiffure, des laveurs d’autos, … Au cours de notre enquête, des indiscrétions ont laissé entendre qu’à Abidjan, le nombre et la qualité des fraudeurs surprennent car on en trouve au sein des communautés dont les revenus permettent de vivre à l’abri du besoin. Généralement, les fraudeurs expliquent leurs activités illicites par la cherté des branchements et du coût de l’eau. En effet, le coût du branchement commun, notamment de diamètre 15, est fixé à 167 000 francs Cfa. « Des fraudeurs qu’on prend sur les faits justifient leurs actions par le fait que le montant est trop élevé. Ceux qui utilisent l’eau à but commercial, à qui il est demandé 200 000 francs Cfa comme caution en plus des 167 000 francs, eux, nous disent qu’ils n’arrivent pas à avoir assez de bénéfices », indique A.L. Qui est convaincu que des raisons liées à la cupidité justifient aussi les écarts de certains abonnés de la SODECI. « Des fois, lorsque que tu remarques une anomalie sur le compteur d’un abonné fraudeur, il se joue les surpris avant de reconnaître la faute deux ou trois contrôles après. Par la suite, il te propose de l’argent non pas pour arrêter la fraude parce que tu l’as attrapé mais pour continuer dans la fraude sans aucun remords pour la société qui perd ainsi de l’argent », affirme l’agent de la SODECI.
– Des abonnés victimes…
S’il est vrai que la fraude touche indirectement l’abonné en causant des pertes à la SODECI et à l’Etat ivoirien, il est aussi vrai que parfois la seule victime de la fraude c’est l’abonné. « Pendant longtemps, je me suis interrogé sur les montants élevés de mes factures. Au début, lorsque que j’ai pris l’abonnement à la SODECI, les trois premières factures tournaient entre 10 000 francs Cfa et 15 000 francs. Par la suite (je n’ai rien compris), les factures ont augmenté. Un jour, j’ai même reçu une facture de 65 000 francs. Je suis allé faire un scandale à la SODECI. Je leur ai dit que ce n’est pas nous les gens d’Abidjan qui allons payer les factures de la rébellion. J’ai dit aux agents de la SODECI que leur société volait les honnêtes citoyens. J’ai fait ouvrir une enquête. Mon plombier a vérifié le circuit de l’eau pour voir s’il n’y avait pas de fuite à la maison. Les agents sont venus chez moi pour contrôler mon compteur et mes points d’eau. Un étalonnage a été fait. Le compteur a été changé. J’ai payé les factures et les frais de l’étalonnage. On n’a pas vu de problème sur le compteur. Pourtant lorsqu’ils ont changé le compteur, les factures ont diminué. Je me suis dit que c’étaient des tricheurs. Mais, ça a changé par la suite. Je ne comprenais rien. J’étais désemparé. Les agents étaient perplexes. C’est l’un d’entre eux qui m’a conseillé de contrôler les indices régulièrement et de lui faire signe. C’est en les contrôlant que je me suis rendu compte que même lorsque tous les points d’eau étaient fermés chez moi le compteur continuait de tourner. Ce n’était pas normal. J’ai appelé l’agent pour lui expliquer. Avec l’un de ses collègues, ils ont découvert par la suite qu’une famille voisine avait pris mon branchement comme cible. Il me piquait mon eau à mon insu. Mon compteur étant derrière la maison où je vivais avec ma famille, ils ont pu manipuler les tuyaux et faire de leur robinet principal, l’un de mes points d’eau ». C’est le récit de G.B. concernant la fraude dont il a été victime pendant des mois. Une histoire qu’il dit avoir mal vécu pendant une année dans une commune d’Abidjan. Interrogé sur cette fraude à laquelle sont confrontés des abonnés, un agent de la SODECI, explique que dès que les concepteurs de ce type de fraude ouvrent leur point d’eau, le compteur de l’abonné volé tourne comme s’il consommait l’eau. Et, c’est ce qui explique que ses factures augmentent. Selon le contrôleur de la fraude sur l’eau à la SODECI, Kouassi Brou Félix (chef du département audit eau à la SODECI), c’est la plainte du client victime de picage (branchement sur son compteur) qui doit déclencher l’intervention de la SODECI. « Une fois que les services de la SODECI sont saisis, ils précèdent à un contrôle et détruisent le picage, s’il existe. Ensuite, la SODECI pose un nouveau compteur pour observer la consommation du client. Si le contrôle confirme la consommation anormale, alors la SODECI fait un avoir (annulation partielle ou totale des consommations anormales constatées) », fait-il savoir. Et d’insister sur le fait que « toutes ces démarches sont soumises à l’existence avérée de la fraude par picage ».
– Lutte contre la fraude sur l’eau… avec les forces régaliennes
Dans le cadre de la lutte contre la fraude, la SODECI se fait aider par les forces régaliennes. « La lutte contre la fraude est une activité périlleuse pour les agents de la SODECI. Les populations bénéficiaires de la fraude prennent souvent fait et cause pour les revendeurs. Aussi, les équipes de la SODECI, depuis quelques années, sont-elles accompagnées de gendarmes afin de dissuader les éventuels agresseurs. Il y a eu quelques tentatives d’agression. Heureusement, jusqu’à ce jour, nous n’avons pas été victimes d’agression physique. Seules les vitres d’un véhicule ont été brisées. En plus de la gendarmerie, les responsables de la SODECI font appel au commissariat le plus proche lorsqu’ils sentent un danger pendant les opérations de lutte contre la fraude », a expliqué Kouassi Brou Félix. Selon la Direction générale de la SODECI, une sensibilisation contre la fraude dans le secteur de l’eau est opérée aussi bien au niveau des agents de la société qu’au niveau des clients. « Pour lutter contre les revendeurs d’eau qui extorquent de l’argent aux braves populations, le ministre des Infrastructures économiques a pris des dispositions pour fixer un tarif accessible aux ménages dont le pouvoir d’achat est relativement faible. A l’époque, un fût de 200 litres qui permet d’alimenter une famille de cinq à dix personnes dans la journée était vendu par les revendeurs d’eau potable entre 500 francs et 700 francs », a signifié le directeur général adjoint chargé des questions techniques à la SODECI. Cette volonté politique du Gouvernement ivoirien de protéger les populations a été encouragée récemment par la Banque mondiale. Ce bailleur de fonds a, en effet, fait un don de 13 milliards de francs Cfa à la Cote d’Ivoire. Cet argent devrait servir au renforcement de capacités de production, de distribution et d’extension de réseau. Le volet social de ce programme permet la réalisation de 20 000 branchements sociaux pour les ménages à faibles revenus. Subventionné par l’Etat ivoirien, chaque compteur de ce programme revient à 19 500 au lieu de 167 000 francs Cfa. Toutefois, pour être sélectionné, il faut remplir des critères précis : avoir trois points d’eau chez soi (douche, WC et cuisine). Une condition difficile à remplir par ceux qui sont des cas sociaux mais qui ont droit à des compteurs subventionnés. Au demeurant, des efforts restent à être consentis par l’Etat et les partenaires au développement afin de faciliter l’accès à l’eau potable. Cela pourrait être une voie pour juguler la fraude dans le secteur de l’eau.
“Enquête sur le secteur de l’eau réalisée en mars 2009 par Hermance KOUKOUA-N’TAH de SOIR INFO”




