Après 50 ans d’une production cinématographique trop accrochée à la mamelle de subventions “oxydantales”, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) veut enfin cogiter sur la problématique du marché. C’est, du moins, le thème de la 22e édition de ce rendez-vous qui se tient à un moment où l’espace d’expression du 7e art s’est réduit comme peau de chagrin.
Jadis lieu de commerce de films dans plusieurs villes du continent, les salles de ciné ont été transformées en lieux de commerce ou de prière. Sans le fric pour tourner en 35 mn, les cinéastes africains sont réduits à courtiser le petit écran pour éviter de tourner en rond. La révolution du numérique, même en haute définition (HD), n’est-elle pas finalement le triomphe de la télévision sur les salles obscures ?

Le Fespaco a certainement le mérite de ne pas faire le grand écart entre le grand et le petit écran. Fort heureusement. La compétition de la série TV et Vidéo est le refuge de tous les réalisateurs qui n’ont pas d’autre choix que de tourner en numérique. La tactique consiste à produire d’abord le film sous ce format et de glaner des financements pour le “kinescoper” ensuite. C’est ainsi que plusieurs productions et pas des moindres réussissent, ces dernières années, à glisser leurs films dans les compétitions longs et courts métrages.
C’est donc par la stratégie de contournement des indomptables moyens du vrai cinéma que certains réalisateurs africains ont fini par s’établir dans la production télévisuelle. Ils l’ont tant et si bien réussi que les salles de ciné ont dû s’adapter à leurs nouveaux produits pour tenter de survivre.
Au Burkina Faso, ce genre de films (télévisés) se produit en un temps record et au grand bonheur des gérants de salles qui ne sont plus obligés d’aller à Paris pour chercher des films dont ils ne sont même pas sûrs de la rentabilité. Si les salles ont fermé les unes après les autres dans presque toutes les capitales africaines, c’est bien parce que ces «marchés du cinéma» n’étaient plus rentables pour leurs promoteurs. L’alternative TV et Vidéo sera-t-elle la panacée qui va sauver le cinéma africain? Rien n’est moins sûr.
Si la technologie numérique a permis de faire un bond quantitatif en avant, force est de reconnaître que la grande circulation des productions ainsi générées n’est pas synonyme d’entrée d’argent pour les réalisateurs, producteurs et comédiens. L’équation du financement est peut-être moins durement ressentie, mais elle reste entièrement posée. Les maisons de production arrivent difficilement à boucler leurs budgets sans se transformer parfois en véritables trimardeurs auprès d’institutions nationales et internationales. De «généreuses» sociétés commerciales trouvent là l’occasion d’aromatiser la publicité de leurs produits. Mais tout compte fait, ce type de financement à la petite semaine ne saurait faire prospérer une industrie cinématographique. Car, à la fin de chaque film, les producteurs doivent refaire le même jeu de porte-à-porte pour trouver de nouveaux financements. En quelques mois, on n’a fini de faire le tour des entreprises et des institutions susceptibles d’apporter un appui au 7e art.
Le salut aurait pu venir des télévisions pour lesquelles ces films sont prioritairement produits. Mais hélas! Qu’elles soient étatiques ou privées – comme il en a poussé ces dernières années sur le continent -, les chaînes de télévision n’ont pas fini de tirer le diable par la queue. Lorsqu’elles ne demandent pas qu’on leur offre gratuitement les productions, certaines poussent le bouchon jusqu’à facturer la diffusion des films pour lesquels elles n’ont investi aucun kopeck.
Ce n’est finalement pas dans la mise sur le marché de CD et de DVD que les cinéastes peuvent espérer prospérer. En tout cas, pas dans les conditions actuelles où les pirates de tout poil règnent en maîtres. Dans certains pays comme le Burkina Faso, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, la gangrène est si prégnante qu’elle s’est créé un marché parallèle, même avec des produits dérivés du cinéma tels que des Tee-shirt à l’effigie des stars, des produits cosmétiques et autres. Inutile pour les créateurs originaux d’exiger des royalties. La puissance publique étant toujours plus faible et toujours en retard sur les pirates, ceux-ci ne peuvent que continuer à se sucrer sur le dos des autres. Ce ne sont donc pas les films qui manquent en Afrique. Des preuves de productions de sitcoms et autres ont été données au Burkina Faso, au Ghana et surtout au Nigeria, en Afrique du Sud et dans les pays du Maghreb. C’est le retour sur investissement qui manque le plus.
Au moment où le Fespaco se décide enfin à s’attaquer au triste sort des «marchés du cinéma africain», il faut espérer que cela ne soit qu’une occasion de plus pour s’arrêter à de simples «réflexions», aussi brillantes soient-elles. Il est certainement temps d’agir vite et bien pour sauver non seulement les salles de ciné qui peuvent encore l’être, mais aussi pour mettre en place un véritable mécanisme de financement d’une industrie cinématographique africaine qui, plus de 50 ans après les indépendances, est toujours une arlésienne.
F. Quophy
Journal du Jeudi




