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Pour que la frilosité des banques ne se transforme pas en fièvre

De nombreux entrepreneurs ne connaissent pas, ou connaissent mal, la procédure, d’un octroi de crédit par exemple, et le métier de banquier, de manière générale. Il en va très souvent de même pour les banques, qui n’ont pas toujours une bonne appréhension des réalités de l’exercice entrepreneurial, comprenant mal ou interprétant à tort le principe selon lequel « la banque n’a pas pour vocation de devenir actionnaire de l’entreprise, en d’autres termes, de prendre les risques entrepreneuriaux ». Cependant, et cela depuis un certain temps, cette vision des choses se trouve progressivement modifiée, emportant ainsi l’évolution de la relation entre ces deux protagonistes vers l’établissement d’une forme de partenariat. Dans ces conditions, au plan microéconomique, l’entreprise intègre le fait que la banque lui est nécessaire pour son développement, au même titre que tout autre fournisseur ou prestataire de biens et de services, et la banque, de son côté, se rendant bien compte que l’entreprise est à la base de son activité, c’est à dire de sa survie. La (bonne) relation banques-entreprises s’en trouve non seulement justifiée, mais aussi et surtout nécessaire. Au plan macroéconomique, dans le contexte généralisé actuel dans les pays africains, de mise en œuvre de politiques économiques axées essentiellement sur la recherche de la croissance à travers la relance ou la consolidation selon les cas de l’entrepreneuriat, les effets attendus du renforcement des relations banques-entreprises, ne peuvent qu’être salutaires.

Ce que les entreprises reprochent aux banques

Du point de vue des entreprises, les relations avec les banques sont estimées discriminatoires. L’importance et la qualité de ces relations sont essentiellement fonction de l’entreprise ou du type d’entreprise concernée , selon le secteur d’activités (primaire, secondaire, tertiaire), la taille (Grande entreprise, PME, TPE…). Le classement étant fondé aussi sur les critères tenant au volume du chiffre d’affaires, des effectifs en personnels, de l’importance du réseau d’implantation ou du rayon d’action… La nature institutionnelle (secteur public et assimilé, secteur privé) entre en ligne de compte. Les banques procèdent ainsi à une segmentation du marché qui n’est pas toujours bien comprise, pour ne pas dire mal acceptée, par certaines entreprises, notamment les PME qui constituent au demeurant l’essentiel du tissu entrepreneurial africain. En effet, sur la base de la stratification sus-présentée, l’entreprise-cible pour la banque africaine serait une entreprise du secteur secondaire ou tertiaire, de préférence de grande ou de moyenne importance, issue du secteur privé, ou semi-public (paraétatique) à la rigueur, et située en zone urbaine ou périurbaine de première ou de seconde zone. Ainsi une des conséquences de cette approche est d’aboutir à l’établissement d’une liste de « secteurs maudits ». L’autre conséquence en est que l’appréciation des risques se fait sur des bases uniformes quelque soit le secteur. Les outils et instruments utilisés (logiciels, ratios…) ne tiennent pas compte de la spécificité des branches d’activités.

L’approche discriminante emporte aussi des conséquences quant à la définition de la politique commerciale et à la fixation des conditions proposées à la clientèle. A ce niveau, les entreprises mettent particulièrement en avant d’une part le problème de la tarification assorti de la difficulté, voire l’impossibilité, de mettre les banques en concurrence et d’autre part, le problème de la (constitution de la) garantie (positive et négative).

L’offre des produits et de services par les banques apparait peu ou pas diversifiée. Dans ces conditions, on constate que la gamme des produits n’a pas beaucoup évolué dans le temps, faisant ainsi apparaître une certaine insatisfaction née de l’inadéquation entre les besoins exprimés par les entreprises et les réponses apportées par les banques. Les principaux griefs ici tiennent d’une part, à l’incapacité ou au manque de volonté des banques de contribuer au développement économique par le financement des investissements, gage de la croissance, et d’autre part, à la reluctance à financer l’investissement non productif, c’est à dire l’investissement immatériel lié à la recherche et au développement. Cette dernière situation peut être préjudiciable dans la mesure où la R & D peut constituer un moyen de conserver ou de se créer un avantage compétitif sur les principaux concurrents.

Passivité commerciale

Un certain nombre de dirigeants déplorent la passivité commerciale de certaines banques. Dans ce sens, les entreprises ont besoin de banques avec lesquelles elles ont des relations suivies. Le processus de prise de décision apparaît trop souvent « administratif ». Le dossier devant très souvent faire l’objet d’un traitement jusqu’au niveau du siège, causant ainsi un délai d’attente qui peut pénaliser les entreprises qui ont besoin d’une réaction dans les plus brefs délais. Le turn-over des personnels chargés de clientèle a des répercussions sur les relations avec la banque. Le changement d’interlocuteur peut avoir une incidence sur l’appréciation de l’entreprise, et parfois même entamer la relation de confiance qui ne peut s’établir qu’avec le temps.

La réponse des banquiers

Les banquiers estiment pour leur part que les entreprises font montre de peu de transparence de la conduite de leurs affaires. Certains chefs d’entreprises refusant souvent de communiquer certaines informations ou documents. Cette situation d’allocation d’information asymétrique peut avoir des incidences sur le processus d’octroi de crédit (hasard moral et sélection adverse ou anti-sélection), ce qui explique en grande partie la pratique systématique par les banques (du continent notamment) de la prise de garantie(s). Cette situation constitue aussi un facteur explicatif du ralentissement économique enregistré pendant les années qui ont suivi la restructuration du système bancaire en Afrique subsaharienne, notamment.

La tendance ou la propension généralisée, que certains banquiers appellent encore « culture de non remboursement des crédits », qui a des conséquences directes sur les capitaux propres des banques. Les banquiers reprochent aussi aux dirigeants d’entreprises leur faible implication personnelle, et en plus, leur méconnaissance du langage adéquat de la finance pour l’instauration d’une bonne communication. Un dernier argument mis en avant par les banquiers est que les entreprises ne font pas suffisamment d’efforts pour se faire connaître, en organisant des visites de leurs unités d’exploitation, ou encore en créant ou en participant aux salons professionnels.

Suggestions pour restaurer la confiance

L’existence d’une (bonne) relation banques-entreprises est une condition nécessaire qui devrait profiter aux deux acteurs. Bien qu’en apparence les intérêts des uns et des autres semblent divergents, il est toutefois possible de trouver un terrain d’entente par la mise en œuvre d’un processus de rapprochement. C’est dans cet esprit que les propositions qui suivent sont faites :

L’instauration ou l’amélioration du dialogue en vue de la création d’un véritable partenariat. Au plan contractuel et relationnel, il s’agit de parler le même langage, et d’instaurer un climat de confiance entre les deux milieux : une solution serait de créer une plateforme d’échanges et de concertation. Au plan institutionnel, améliorer l’environnement (garde fous) juridique et judiciaire, et en assurer le suivi-évaluation dans le sens d’une mise à jour permanente prenant en compte le vécu.

La relation avec les banques peut aussi s’améliorer par la mise à la disposition, par l’entreprise, d’un certain type d’informations et/ou de documents permettant le suivi par la banque sans apporter une note inquisitrice, à l’instar de la production des budgets prévisionnels et des tableaux de bord intérimaires.

La diversification de la gamme des produits offerts par le secteur bancaire au sens large constitue aussi une réponse à la détente des relations entre les banques et les entreprises. Les entreprises doivent envisager d’autres possibilités de financement : crédit-bail, affacturage, recours à des financiers privés, capital risque, etc., avant de recourir à l’endettement bancaire pris au sens strict.

L’élargissement des relations ou l’instauration des passerelles entre les banques et les autres acteurs des marchés des capitaux (microfinance, marché financier) peut aussi constituer une réponse qui consisterait à donner plus d’épaisseur à l’activité bancaire, en lui permettant d’agir à différents niveaux ou étages. On peut aussi envisager, en partenariat avec les autres acteurs au développement (Etat, partenaires au développement), la mise en place de mécanismes et/ou d’institutions d’appui, d’accompagnement, de financement et de garantie. On peut citer à titre d’exemples les expériences africaines des Banques de Solidarité en Tunisie ou au Sénégal, ou des Fonds de Cohésion Sociale en France, de la Caisse des Marchés Publics, des diverses Institutions de Développement …

Pour finir, il est utile, parce que encourageant, de signaler que les études menées dans de nombreux pays sur la base de séries statistiques, ont démontré que les entrepreneurs qui entretiennent de bonnes relations avec leur banque font preuve d’une loyauté sans faille à l’égard du banquier qui leur a accordé sa confiance au départ et résistent donc, le plus souvent, aux tentatives des banques concurrentes. Ainsi il est souhaitable que la frilosité des banques ne se transforme pas en état de « fièvre », et que le développement de la finance rime avec la finance de développement.

Par Ebe-Evina Jean Claude, Conseil Expert Financer près Les Cours, Enseignant –Associé des Universités (Yaoundé)

Source : Les Afriques.com

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