Conakry, la capitale guinéenne accueille actuellement le gotha des finances de la sous-région ouest-africaine. Notamment de l’Institut Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (IMAO), les gouverneurs des banques centrales de l’Afrique de l’ouest et de l’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO). Guinéenews© a mis cette occasion à profit pour rencontrer le directeur général de l’AMAO, le Sénégalais, Mohamed Ben Omar N’Diaye. Agrégé des sciences économiques et enseignant à l’université Cheick Anta Diop de Dakar, le Pr Ben Omar N’Diaye a participé à de nombreux travaux, particulièrement sur l’intégration économique, la convergence, la pauvreté, la fiscalité et le commerce. Dans cet entretien, il nous parle de son institution (l’AMAO), des critères de convergence vers une union monétaire puis vers la monnaie unique de la sous-région ainsi que des avantages que la Guinée est à même de tirer de son adhésion à la ZMAO…
Guinéenews© : Présentez-nous votre institution ?
Pr. Mohamed Ben Omar N’Diaye : L’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO) est une institution autonome de la Cedeao qui est chargée de mettre en œuvre le programme de coopération monétaire pour les 15 pays de la Cedeao. Elle doit aboutir à la création d’une union monétaire et d’une monnaie commune pour ces pays. Le programme de coopération monétaire en tant que tel, a été créé en 1987. Les grandes orientations de ce programme vont dans le sens de l’harmonisation des politiques économiques au niveau national. Essentiellement des politiques budgétaire et monétaire, développer les échanges à travers la sous-région ouest africaine. Mais aussi de réaliser la convergence macroéconomique entre les différentes économies avec un certain nombre de critères qui sont définis en critères de premier et second rang. L’AMAO elle-même est le produit d’une transformation de l’ancienne chambre de compensation qui a été créée en 1975 en même temps que la Cedeao pour faciliter le commerce à travers les pays membres, faciliter les échanges et l’utilisation de monnaie locale. Depuis 1975, cette chambre de compensation existait. Mais malheureusement, elle a eu des problèmes du fait de la concurrence avec les autres institutions ou structures qui opéraient dans le même système qu’elle-même. Par exemple, les produits comme American Express, Euro Card, Master Card qui ont fortement concurrencé les produits de l’ancienne chambre de compensation, les chèques de voyage qu’on appelle Travel Chèque et qui ont conduit à la faillite de cette chambre de compensation. Du fait que le public préférait les produits Master Card, Euro Card et autres produits que le Travel Chèque. La chambre de compensation est transformée en agence monétaire depuis 1996.
La première date qui a été retenue pour la monnaie de la CEDEAO, c’était en 1998. Malheureusement, cet objectif n’a pas été atteint du fait de contre-performance économique des pays. Mais aussi du fait que certains arrangements institutionnels n’étaient pas en place. Donc, la monnaie unique ne pouvait être lancée à cette période. C’est pour cela que le programme a révisé en 1998 et donc un nouvel horizon a été fixé pour 2004. Malheureusement, à cette date-là aussi, c’est-à-dire en 2004, l’échéance n’a pas été respectée. Alors entre-temps, il y a eu la création de la seconde zone monétaire en 2001 pour accélérer le processus de création de la monnaie de la CEDEAO. La seconde zone monétaire a été prévue 2008. Il y avait aussi des critères qui étaient exigés pour le lancement de cette monnaie de la seconde zone monétaire qui comprend la Guinée, la Gambie, la Sierra Leone, le Liberia, le Ghana, le Nigeria. Ces pays devaient avoir la monnaie commune. Après avoir fusionné cette monnaie avec le CFA. Le deadline qui a été fixé après 2003, 2005 et puis 2009 n’a malheureusement n’a pas été respecté du fait toujours des critères de convergence exigés au préalable. Mais aussi des autres dérangements institutionnels ainsi que d’autres harmonisations de politique n’étaient pas finalisées. Donc le lancement de la seconde zone monétaire n’a pas eu lieu. C’est ce qui a d’ailleurs amené le conseil de convergence qui a été composé de gouverneurs de banques centrales et de ministres de l’Economie des pays de la CEDEAO, à adopter depuis 2009 une nouvelle feuille de route. Cette nouvelle feuille de route n’est rien d’autre que le programme de coopération monétaire révisé. Pourquoi réviser, parce que tout simplement, la nouvelle feuille de route va définir tous les grands axes ou des activités qui sont nécessaires au préalable pour la mise en place d’une union monétaire et la création d’une monnaie commune. Cette feuille de route va connaître la participation de l’ensemble des institutions de la CEDEAO. Que cela soit l’AMAO, la commission de la CEDEAO, la ZMAO ou l’UEMOA, les banques centrales… Elle définit le lancement de la monnaie de la seconde zone monétaire en 2015. Après 2015, en 2020, cette monnaie va être fusionnée avec le CFA pour donner la monnaie de la CEDEAO en 2020. Ce sont donc ces nouvelles étapes que nous avons aujourd’hui. Ce qui est important, ce sont moins les dates qui sont avancées que les activités qui sont à entreprendre pour qu’en 2015, la deuxième seconde zone monétaire puisse être lancée. Ce sont des activités d’harmonisation des statistiques, des critères de convergence, des politiques économiques, budgétaires, fiscales et autres types d’harmonisation. Telles que : harmonisation des systèmes de paiement, harmonisation du cadre réglementaire des banques mais aussi harmonisation du cadre de supervision des banques. Tous ces aspects-là doivent être harmonisés. Ils vont être finalisés d’ici 2013. Si les fondements sont réalisés d’ici 2013, en 2015, cela va permettre à la seconde zone monétaire d’être à l’œuvre pour lancer le projet de l’union monétaire dans la sous-région.
Les activités ont presque toutes démarré. A l’exception de certaines qui méritent qu’on attende la veille du lancement de la monnaie commune pour les mettre en œuvre. C’est comme la stabilisation du taux de change. Sinon toutes les harmonisations ont été aujourd’hui lancées et nous avons des projets qui avancent. Au niveau de l’harmonisation de critères de convergence, de statistique, des politiques économiques, il y a eu des avancées dans les 15 pays de la Cedeao. Même au niveau de certains pays qui ont été pris comme cible pour les harmonisations. Dans le cadre de la ZMAO, certains pays comme la Gambie, la Sierra Léone, la Guinée, le Libéria sont en termes de système de paiement un peu en retard vis-à-vis des autres partenaires comme le Nigeria et le Ghana. C’est pour cela que dans la seconde zone monétaire, un projet important a été mis en œuvre et qui est en phase de finalisation pour mettre au même niveau que les autres pays comme le Ghana et le Nigeria. Au niveau de l’UEMAO, il y a déjà un système de paiement relativement harmonisé et développé. Après les harmonisations au niveau de la seconde zone monétaire, c’est là où interviendront maintenant les harmonisations et les fusions entre les zones. C’est ce qui définit le programme de coopération monétaire de la Cedeao. Ce programme de coopération monétaire fait l’objet d’évaluation périodique doublé de décision. C’est ça l’objet de notre rencontre présentement en Guinée. Chaque six mois, nous rendons compte aux autorités de la sous-région et traitons directement avec les banques centrales, particulièrement les gouverneurs des banques centrales qui constituent les instances de décision de nos institutions et qui définissent leurs politiques internes. Ces gouverneurs des banques centrales sont les huit gouverneurs de la Cedeao qui gèrent les monnaies de la Cedeao. Nous sommes en Guinée parce qu’elle a repris sa place au sein de la Cedeao. La Guinée du point de vue des performances politique, démocratique et institutionnelle, a connu des avancées remarquables. Je crois que le cadre guinéen s’offre très bien à nous pour organiser des réunions avec un grand succès. C’est pourquoi, je voulais remercier les autorités de Guinée à commencer par le Président de la République mais aussi remercier le gouverneur de la Banque Centrale qui ont mis à notre disposition toutes les conditions nécessaires pour organiser cette réunion.
Guinéenews© : Suite à une réunion de l’AMAO, certains pays comme la Gambie et la Guinée ont eu de l’argent à hauteur de 9 millions de dollars pour la mise en place de leur système de paiement. Aujourd’hui est-ce qu’au niveau de ces pays, ce système de paiement est mis en place ?
Pr. Mohamed Ben Omar N’Diaye : Le système de paiement qui est conduit au niveau de la seconde zone monétaire, concernait trois pays dont la Gambie, la Guinée et la Sierra Léone. Il a été étendu l’année dernière au Libéria qui est devenu membre à part entière de cette seconde zone. Le projet visait à améliorer le potentiel en termes de paiement, mais aussi les remettre au niveau du Ghana et du Nigeria. Il est en cours et est financé par la BAD. La Gambie est en phase de terminer ce projet, la Sierra Léone est aussi très avancée. Il y a la Guinée qui accuse un peu de retard du fait de circonstances politiques qui s’y sont récemment passées. Mais quand même les autorités guinéennes travaillent en étroite collaboration avec nous-mêmes. Normalement d’ici 2012, le projet devait être finalisé dans ces pays.
Guinéenews© : Quels sont les critères de convergence et qu’est-ce qu’il faut pour que nos pays les remplissent ces critères de convergence ?
Pr. Mohamed Ben Omar N’Diaye : Les critères de convergence sont basés sur les indicateurs macro-économiques. Ces critères traduisent simplement les comportements. Ce qu’on veut c’est harmoniser les comportements. Quand on va dans n’importe quelle union, il faut que nos comportements puissent être semblables pour ne pas dire identiques pour qu’on puisse avancer en même temps. C’est pourquoi, le respect des critères de convergence est une chose fondamentale. Mais, il faut que tout le monde puisse arriver en même temps et au même lieu et pour une longue durée, ça va être extrêmement difficile. Mais ce qu’on veut est que tout le monde s’en rapproche, quand on parle des critères de convergence, c’est toujours une tendance vers et une situation de référence vers laquelle nous devons tous tendre. Pour cela, il faut des efforts au niveau des pays, des sacrifices si c’est nécessaire. Mais il faut beaucoup d’efforts de la part des pays pour une période relativement déterminée pour qu’on puisse lancer le projet de monnaie commune. Cela ne signifie pas qu’après la monnaie commune, il faut oublier la convergence, dans ce cas c’est la stabilité de l’union qui va échouer. C’est pour cela que c’est un processus continu. Il faudra y aller à la situation de référence. Aussi il faudra maintenir et soutenir ces situations. On reconnaît que ce n’est pas une tâche facile, c’est un sacrifice pour que tout le monde puisse avoir des comportements identiques. Il faut que chacun donne le meilleur de soi, mieux faire pour que la période qui est nécessaire pour lancer la monnaie commune et après cela ce sont des ajustements qu’il va falloir opérer au fur et à mesure avec les politiques d’harmonisation. Je crois que quand les comportements sont identiques, il est beaucoup plus facile de stabiliser que quand ils ne le sont pas.
Les critères de convergence, il y en a dix. Il y a quatre critères primaires et six secondaires. Vous avez le critère d’inflation, cela veut dire que l’évolution des prix doit être au même rythme, pas de manière différente dans les pays. Donc la cherté du coût de la vie ne doit pas être différée d’un endroit à un autre si on veut aller à une union monétaire. Quand on parle de déficit budgétaire alors que les dépenses de l’Etat dans tous les pays ne doivent pas excéder les recettes de l’Etat. La stabilité du taux de change est un élément fondamental. Parce que vous ne pouvez pas prétendre aller à une union et dévaluer votre monnaie ou l’apprécier comme vous le voulez. Quand on va décider d’aller en union monétaire, ça veut dire qu’une unité monétaire dans un pays ‘’A’’ va s’échanger contre une unité monétaire dans un pays ‘’B’’. Autre chose, est que le pays ait aussi une réserve d’au moins 6 mois d’importation. Donc, il faut suffisamment de réserves de devises. Parce que si vous n’avez pas de devises, vous êtes obligés de puiser dans vos réserves ou de les emprunter et cela peut jouer à l’encontre de votre monnaie. Pour cela, il faut que vous-même, vous vous approchiez d’un certain principe standard. Il y a aussi les six critères secondaires qui sont relatifs aux arriérés de paiement, il y a la dette intérieure, extérieure, la masse salariale, les recettes fiscales. Cela veut dire que les recettes de l’Etat ne doivent pas servir uniquement à payer les salaires, elles doivent aussi servir à investir au niveau interne. C’est pourquoi l’investissement à partir des recettes internes est un élément fondamental dans l’appréciation des critères de convergence. Mais, ce qui est important c’est moins la définition des critères de convergences que même le respect des critères de convergence. Les critères de convergence sont comme on le dit des situations de référence mais des indicateurs.
Guinéenews© : Dans la ZMAO, la Guinée est le seul pays francophone. A ce titre, quel bénéfice pourrait-elle tirer de cette position?
Pr. Mohamed Ben Omar N’Diaye : Ce qui est important, ce n’est pas d’être dans un groupe de pays anglophones ou francophones, l’essentiel c’est d’être dans une union, d’être en harmonie avec les autres pays. L’avenir est très prometteur. Si vous regardez la position de la Guinée, elle est frontalière avec six pays. Qu’ils soient francophones, lusophones ou anglophones. Cela représente un avantage naturel extraordinaire. Du point de vue des avantages économiques, vous avez dans une union où vous avez d’autres pays qui partagent avec vous un espace économique. Vous avez un marché qui pourrait profiter à la Guinée au cas où vous allez avoir une même monnaie qui circulerait à travers l’espace de la seconde zone monétaire. Si vous quittez ici pour aller en Gambie, au Nigeria ou en Sierra Léone, vous prenez le franc guinéen, vous êtes obligés de passer par le dollar pour avoir le Dalassy, le Naïra, le Cédi ou le Ponny. Vous aurez tout dépensé en termes de frais de conversion. Le fait d’être en union et d’avoir une unité de compte, c’est-à-dire une monnaie commune, c’est donc un avantage pour la Guinée. Ensuite, c’est un marché relativement vaste avec le Nigeria, le Ghana, la Sierra Léone et les autres pays. C’est un marché qui dépasse le marché de l’UEMOA en termes de populations. C’est un potentiel que la Guinée peut exploiter en termes de vente, mais aussi en termes d’approvisionnement pour certains produits de la sous-région. Aujourd’hui, la Guinée a obtenu des transformations politique, sociale, économique avec le développement des infrastructures. Je crois que la Guinée est un potentiel dans la sous-région. Que cela soit au niveau de la Cedeao qu’au niveau de la seconde zone monétaire. Elle est naturellement riche du point de vue de l’agriculture, des mines. Ce qui a bloqué la Guinée dans le temps, c’est son instabilité. Mais aujourd’hui, la crédibilité internationale est revenue. Parce que la Guinée est ce qu’elle est aujourd’hui. On voit un début de rayonnement naturel.
Guinéenews© : Dans le respect des critères de convergence, certains pays sont à la traîne comme la Sierra Leone ou la Guinée. Au niveau de la Guinée, dites-nous spécifiquement les critères sur lesquels elle accuse des retards ?
Pr. Mohamed Ben Omar N’Diaye : Il y a deux natures dans le respect des critères de convergence. D’abord les aspects qui sont purement structurels dépendant des politiques économiques que chaque Etat applique pour le respect de critères de convergence. Je crois qu’il y a beaucoup d’efforts qui sont fournis aujourd’hui. Quand on regarde le début 2000 jusqu’à maintenant. Je pense qu’il y a eu beaucoup d’efforts. Certains pays remplissent sept à huit sur dix critères de convergence assez régulièrement comme le Niger, le Sénégal. C’est une performance soutenue. C’est vrai qu’il y a des pays qui sont à la traîne. Il y a le cas de la Sierra Léone. Concernant la Guinée, je ne veux pas mettre à l’actif les contre-performances parce qu’elle a connu des troubles politiques. Elle était même suspendue au niveau de la Cedeao. Du point de vue des critères de convergence, les pays font des efforts. Même s’ils sont souvent maigres…
Guinéenews© : L’IMAO tient actuellement à Conakry sa 31ème réunion technique sur la seconde zone monétaire. Dites-nous la nature de rapport que votre institution entretient avec cette autre institution ?
Pr. Mohamed Ben Omar N’Diaye : La collaboration se situe à plusieurs niveaux. Le premier, c’est que le comité des gouverneurs de la seconde zone monétaire est celui des gouverneurs de l’AMAO plus les gouverneurs de la BCEAO qui regroupent les pays de l’UEMOA et le gouverneur du Cap Vert. Nous avons pratiquement les mêmes comités de gouverneurs. La ZMAO constitue six pays de la Cedeao, l’AMAO les 15 pays de la Cedeao. Nous collaborons étroitement au niveau de la feuille de route, la ZMAO est censée émettre sa monnaie commune en 2015. Et c’est ce lancement qui va faciliter la continuité du processus d’intégration monétaire au niveau de la Cedeao pour une fusion future de cette monnaie avec la monnaie de l’UEMOA. Un autre niveau de collaboration, c’est que les deux institutions ainsi que d’autres en charge de l’intégration, ont des secrétariats conjoints, travaillent en étroite collaboration dans l’exécution des différentes activités de la feuille de route. Nous assistons et participons ensemble à toutes les réunions. Il y a même des missions que nous entreprenons ensemble. Par exemple les missions d’évaluation des performances macro-économiques concernant les critères de convergence et les performances macro-économiques des Etats. Le fait que toutes les institutions de la CEDEAO prennent part à ces feuilles de route, c’est une grande nouveauté par rapport à ce qui se passait avant. Parce qu’avant le programme de coopération monétaire était porté par une seule institution. Mais aujourd’hui, c’est toutes les institutions de la CEDEAO qui prennent part et qui ont des responsabilités spécifiques dans l’exécution de ces feuilles de route. Il y a donc plusieurs niveaux de collaboration, nous avons les mêmes gouverneurs et avons le même espace, travaillons pour la réussite de la seconde zone monétaire sans laquelle le processus d’intégration monétaire de la CEDEAO va être un peu perturbé.
Propos recueillis par Camara Moro Amara
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