L’établissement de la liste des pharmacies de garde dans la ville de Ouagadougou fait beaucoup jaser. Chacun y va de son petit commentaire et en fonction de ses intérêts. Mais comment cette liste s’établit-elle ? Quelles sont les difficultés que les propriétaires et employés de ces pharmacies rencontrent au quotidien ? Autant de questions que Fasozine.com a posées au docteur Léopan Jean Paré, propriétaire de la pharmacie «La Concorde» et président de l’ordre national des pharmaciens du Burkina, depuis le 23 avril dernier
Fasozine.com: Comment s’établit la liste des pharmacies de garde? Suivez-vous une certaine logique dans la répartition géographique?
Docteur Léopan Jean Paré: Avant d’aborder cette question sensible et intéressante, laissez moi vous dire ce que s’est qu’une officine. Car on entend un peu partout dire que les pharmacies sont des boutiques. Non! Elles sont des structures de soin qui délivrent des médicaments, donnent des conseils, conformément à une règle éthique et à une déontologie, régissant la profession pharmaceutique. Et tout cela est réglementé par le code de santé publique. Ainsi, le pharmacien est astreint à un certain nombre de responsabilités et devoirs. Par exemple, subvenir aux besoins du malade, c’est-à-dire que les médicaments doivent être à la disposition des patients à tout moment. Maintenant, comment s’établit la liste des pharmacies de garde? La réaction de la population est légitime, lorsqu’elle se sent lésée dans la répartition géographique des pharmacies de garde. Dans chaque organisation il y a toujours des défaillances. Car
nul n’est parfait. Sachez que la ville de Ouagadougou n’est pas seule dans ce cas. Dans les villes où il n’y a qu’une seule officine, si ces dernières doivent fonctionner selon l’éthique elles devront rester ouvertes 24h/24, afin de satisfaire les patients. Mais, là où il y en a plusieurs, nous pouvons quand même leur donner la possibilité de s’organiser, pour que les malades aient toujours accès aux médicaments. A savoir mettre sur pied une sorte de rotation pour que le tour de garde se fasse conformément aux textes qui régissent le secteur. Il y a un certain nombre d’heures de travail par semaine, horaire auquel patrons et employés sont astreints. Donc on ne peut pas à tout moment les maintenir à leurs postes. Comme tout être humain, ils ont besoin de repos. C’est vrai que si nous leur demandons autant, c’est parce que le secteur est sensible. Néanmoins, il y a un peu plus de deux ans, nous avons adopté une
convention sectorielle, qui stipule que les horaires de garde ne sont pas considérés comme des heures supplémentaires. Ainsi, quand une officine assure une semaine de garde, la semaine suivante, chaque agent a droit à un repos de 24heures.
Les usagers se plaignent énormément par rapport à la répartition géographique, vu que souvent les pharmacies de garde sont éloignées de chez eux, ou qu’il n’y en a pas assez.
A Ouagadougou, nous disposons de 106 pharmacies réparties en cinq groupes. Nous avons donc en moyenne 20 pharmacies, qui sont de garde pendant une semaine. Il y a 30 ans, on n’avait même pas 20 pharmacies pour tout Ouagadougou. En ce qui concerne la répartition géographique, les choses sont faites de telle sorte que personne ne soit lésée. En faisant la répartition, nous faisons tout pour que les pharmacies situées au même endroit ne soient pas de garde en même temps. Nous nous efforçons de nous étendre un peu partout dans la ville. Nous tenons donc compte de la situation géographique pour constituer les groupes de pharmacies de garde. De plus, nous affichons la liste du groupe qui est de garde devant toutes les pharmacies.. Ce qui permet à la population de se renseigner dans n’importe quelle pharmacie. Et le plus rapidement possible. C’est vrai que quand on est dans le besoin à 1h du matin par exemple, on aurait souhaité que la
pharmacie de garde soit en face chez soi. Mais il faut tenir compte des paramètres sus cités de toutes les réalités. Lorsqu’une nouvelle pharmacie ouvre, nous tenons compte de sa situation géographique avant de l’insérer dans un groupe. Nous évitons de la mettre dans le même groupe que les pharmacies voisines.
Certains usagers, surtout ceux vivant à la périphérie de Ouagadougou, estiment qu’il serait bien que les pharmacies qui sont dans leurs zones fonctionnent 24h/24 et 7jours sur 7. Ou alors qu’on en implante suffisamment.
Leur désir s’explique. Il y a cinq, dix ans on nous reprochait de ne pas avoir d’officine dans les zones périphériques. Tout est une question de sécurité. D’ailleurs, j’ai oublié de souligner que la situation géographique compte énormément dans les critères d’attribution de l’autorisation de posséder ou pas une officine. On ne peut implanter une officine sur un site difficilement accessible. Il faut garantir la protection des produits et des employés. Si nous ne sommes pas rigoureux, les mêmes qui se plaignent seront les premiers à nous reprocher la mauvaise qualité de nos produits.
Pourquoi ne pas permettre aux pharmacies de fonctionner 24h/24 comme c’est le cas de la pharmacie du centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo?
Si on se réfère aux groupes qui existent déjà, la pharmacie de l’hôpital appartient au groupe quatre, et est placée en cinquième position. Cela signifie qu’elle ne doit prendre la garde que lorsque le groupe quatre est de garde. Mais, elle ne respecte pas ce calendrier. Et ce n’est pas un acte louable, mais de l’indiscipline. Il y a 106 pharmacies à Ouagadougou. Supposons que toutes fonctionnent 24h/24. Etes vous sûr qu’il n’y aura pas toujours quelqu’un pour se plaindre? Certes, la réaction est légitime. Mais il faut que la population fasse des efforts pour comprendre notre fonctionnement et organisation. Les officines ont un devoir d’astreinte qu’elles respectent conformément à la loi. Le problème n’est pas qu’il n’y a pas de pharmacies de garde dans la zone, mais plutôt la disponibilité des produits. Car toutes les pharmacies ne fonctionnent pas au même niveau. Il y en a qui fonctionne moins bien que
d’autres, c’est-à-dire que certaines sont mieux équipées. Un client qui va à la pharmacie A et n’y trouve pas son compte. Il parcourt quelques kilomètres pour se rendre à la pharmacie B. Là, il trouve ce qu’il cherche. Ce client se dira qu’il n’y a pas de pharmacie dans sa zone.. C’est dire qu’il y a des efforts à fournir de notre côté. Il faudrait un minimum de produits disponibles dans toutes les pharmacies de garde. C’est le moins qu’on puisse faire. J’en appelle donc à la compréhension des confrères.
Qui peut prétendre ouvrir une pharmacie au Burkina? Quels critères faut-il remplir pour en ouvrir une?
Pour exercer la fonction de pharmacien, il faut avoir un diplôme de pharmacien, être inscrit à l’ordre national des pharmaciens du Burkina. Ce sont les conditions de base. Ensuite, vient la voie réglementaire définie par le ministère de la Santé, à savoir trois ans d’expérience, une enquête de moralité menée sur votre personne, une autre enquête sur la situation géographique de votre officine… Ces informations sont analysées par le service technique du ministère de la Santé en charge de ces questions. Puis une commission comportant une branche de tous les ministères, statue sur votre cas, et vous donne ou pas l’autorisation d’ouvrir une officine.
Les pharmacies peuvent-elles faire faillite comme tout autre commerce? Sont-elles confrontées à la crise économique actuelle?
Oui! Les produits vendus en pharmacie sont des produits d’industries. Ces industries sont frappées par la crise. Les produits sont donc touchés. Mais vous l’aurez remarqué, au Burkina, nous avons réussi à contenir cette crise. Les prix des produits n’ont pas connu de hausse comme c’est le cas ailleurs. Il existe peut être une légère différence. Une pharmacie peut-elle faire faillite? Oui, ça arrive. Mais, les gens ne le savent pas. Aujourd’hui, il y a une trentaine de pharmacies qui son en cogérance, car, elles n’arrivaient plus à honorer leurs factures. Elles sont donc en pente de faillite. Le pharmacien contacte un cabinet de comptabilité qui s’occupe de la gestion financière de l’officine. Tandis que le pharmacien n’a l’œil que sur la gestion et la manipulation des produits.
Comment expliquez vous cela?
Ces difficultés s’expliquent par une mauvaise gestion, une concurrence à laquelle sont confrontées certaines officines qui ne réunissent toujours pas toutes les conditions de bon fonctionnement. Vous savez, les malades ne viennent pas dans les officines pour acheter mais aussi pour prendre des conseils. Dans ces cas, s’ils sont largement satisfaits, ils reviendront demain. Dans le cas contraire, vous ne les reverrez plus. Il y a donc la présence du pharmacien, son savoir faire, ses conseils, sa disponibilité, sa façon d’accueillir et la confiance que son officine inspire…
Concernant le phénomène des médicaments de la rue, certains estiment que si ces produits circulent aussi bien, c’est grâce à la complicité de pharmaciens, qui profitent de ce type de commerce pour écouler les produits invendus de leur officine?
En tant que pharmacien je ne vois pas l’intérêt que j’ai à brader les produits de mon officine. C’est dénué de toute logique. Car, ce qu’il faut savoir, c’est que nous sommes imposés au niveau du service des impôts. Lorsque nous faisons l’inventaire de ces produits, en les bradant nous n’entrons pas dans nos fonds. Car ils ont déjà été achetés. Il serait donc plus judicieux de suivre les textes, qui disent de les confier à un huissier. Ce dernier va les détruire et faire un procès-verbal afin de faire ressortir le montant des produits détruits. Ce procès-verbal va me servir de justificatif auprès des Impôts. Dans ce cas comment comprendre que je préfère bazarder ces produits et perdre de l’argent, au lieu de me couvrir et d’être remboursé? Néanmoins, ces produits vendus dans la rue viennent bien de quelque part. Cela peut être le résultat d‘un vol. On a connu des cas de ce genre, où ce sont les employés qui volaient et stockaient les produits chez eux. Ensuite, ils les revendaient au noir. Le pharmacien n’a rien à y gagner. Au contraire, il a tout à y perdre. D’ailleurs, chaque année nous consacrons une semaine à la sensibilisation sur les mauvais effets de ces produits sur la santé. Les mauvaises langues disent que ces sensibilisations sont une manière, pour nous de sauver notre «gombos» (le gain, ndlr).
Source : fasozine.com




