« L’“affaire Yunus” illustre la suspicion croissante envers un outil qui a été porté aux nues et dont on se rend compte qu’il n’a pas répondu à ses promesses. La Grameen Bank paye son opacité. Il y a aussi une politisation de la situation. Les dérives qu’a connues ces derniers mois la microfinance en Inde sont instrumentalisées par les politiques bangladais depuis que Muhammad Yunus s’est avancé comme présidentiable.
Ce contexte constitue une vraie menace pour la microfinance. Est remise en cause une forme de microcrédit, très commercialisée, dont les octrois de crédits sont en forte croissance et où des agents de crédit débordés ne vérifient plus ce que font leurs clients.
Leur priorité est de trouver de nouveaux clients et de recouvrer le crédit, car ils sont soumis à des objectifs de rentabilité. Il y a une grande responsabilité des bailleurs de fonds. Tout est lié à la croyance que la microfinance pouvait à la fois rapporter de l’argent et lutter contre la pauvreté.
Les pauvres ne sont pas tous des entrepreneurs potentiels
Les discours médiatiques sur les vertus supposées de la microfinance ont fait se ruer des investisseurs. Mais c’est un mythe de dire que les pauvres sont tous des entrepreneurs potentiels. On ne crée pas ex nihilo des entrepreneurs par la microfinance. Il leur manque des marchés, des clients pour le devenir.
La plupart aspirent à être salariés. Le profil du demandeur de microcrédit est une personne moyennement pauvre, dont les revenus sont aléatoires et limités, qui a des dépenses courantes importantes. Ce sont souvent des travailleurs journaliers dans l’agriculture, la construction, sur les marchés.
Certains disent qu’il y a trop d’argent dans le secteur. Il n’y en a pas trop, mais il est concentré dans des institutions très médiatisées, alors que des établissements, plus modestes, œuvrent véritablement pour le bien-être des gens. À côté de la microfinance commerciale et ses dérives, existent des acteurs, à l’expertise remarquable, qui sont actuellement délaissés.
Dans les pays du Nord, aucune dérive du genre n’est possible. Déjà, parce que les volumes de crédit sont plus modestes qu’en Inde, qui compte des centaines de millions d’emprunteurs. La microfinance y est aussi très régulée et l’accompagnement de l’emprunteur quasi systématique. »
Recueilli par Aude CARASCO,
ENTRETIEN
_ Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank et prix de Nobel de la paix 2006
Maria Nowak, présidente de l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie)
De récents scandales ont terni l’image du microcrédit en Inde. Êtes-vous inquiet ?
Muhammad Yunus : Oui, je suis inquiet. Certaines personnes ont pris une mauvaise direction et ont franchi la ligne jaune, en prêtant n’importe comment, avec souvent des objectifs assez éloignés de leur mission. Dans certains cas, le micro crédit est devenu une sorte de crédit à la consommation servant à financer les achats courants des ménages.
Quelles sont les mesures à prendre ?
Muhammad Yunus : Il faut condamner ces errements et mettre rapidement de l’ordre. Si l’on ne fait rien tout de suite, d’autres acteurs se lanceront sur ce secteur en faisant la même chose, car l’Inde est un pays où les besoins sont immenses. Je plaide, par exemple, pour imposer un code de bonne conduite aux institutions de microfinance. Ce serait une manière de séparer ceux qui font du microcrédit de ceux qui n’en font pas. Il faut aussi mettre en place une limite sur les taux d’intérêt pratiqués. Le bon niveau serait d’ajouter 10 % au coût de la ressource, afin de couvrir les frais de fonctionnement. Ce qui représente des taux autour de 20 %. À ce niveau, tout le monde est gagnant.
Maria Nowak : En France, la préoccupation principale n’est pas celle des taux d’intérêt, mais de l’accompagnement des créateurs d’entreprise, notamment pour les plus précaires. C’est la raison pour laquelle nous avons créé le fonds Adie. Associé au statut de l’auto- entrepreneur, le microcrédit permet aux gens d’être plus autonomes, plus créatifs. C’est également un moyen de sortir du travail informel et d’avoir une couverture sociale. Il s’agit d’un progrès énorme.
Que pensez-vous des critiques sur ce statut de l’auto-entrepreneur, notamment sur la précarité qu’il peut engendrer ?
Maria Nowak : Si les 4 millions de chômeurs avaient les moyens de trouver un emploi salarié, bien payé, ce serait formidable. Mais ce n’est pas le cas et il faut trouver d’autres chemins. Le droit d’entreprendre, droit constitutionnel, en est un.
La mission des institutions de microfinance est-elle de faire des profits, comme lors de l’introduction en Bourse de SKS, en Inde ?
Muhammad Yunus : Cela a été une erreur fondamentale et un mauvais signal. Le microcrédit ne doit pas être présenté comme une opportunité pour gagner de l’argent. Il doit d’abord servir à créer de l’activité, à permettre aux plus démunis d’avoir un métier. Les institutions de microfinance ont besoin d’argent, mais l’important est la manière dont les profits sont redistribués. La Grameen Bank, que j’ai fondée, appartient, par exemple, aux emprunteurs. Ce sont eux qui perçoivent les bénéfices réalisés, avec un taux de dividende de l’ordre de 20 %.
Ces dérives en Inde peuvent-elles freiner le développement du microcrédit dans le monde ?
Muhammad Yunus : Non, car il s’agit d’un problème purement local.
Maria Nowak : En Europe, l’intérêt va croissant pour le microcrédit. C’est une tendance lourde. La Commission européenne vient ainsi d’intégrer la microfinance dans sa stratégie de croissance.
Recueilli par Jean-Claude BOURBON
la-croix.com




