Toute la presse française regarde avec intérêt (et inquiétude) l’un de ses titres les plus prestigieux muter vers le tout numérique, laissant le papier et 80 salariés dans les mêmes poubelles.
C’est l’un des titres les plus prestigieux (historiquement) de la presse française, et l’annonce faite de l’abandon par France Soir de sa formule papier, au millions d’euros prévus pour seul bénéfice d’une version numérique, est un évènement pour la profession, sans que personne ne puisse réellement anticiper le résultat gagnant ou perdant de cette conversion dictée par les difficultés du groupe d’éditions.
France Soir, qui vendait plus d’un million d’exemplaires dans les années 1960 quand il était le titre phare de la presse quotidienne française, deviendrait ainsi le premier quotidien national en France à quitter le support papier.
Aspirée vers la faillite avec des pertes colossales (19 millions d’euros prévus pour 2011) malgré le plan de reprise (très fastueux) de l’an passé, avec l’arrivée d’un nouvel actionnaire russe, le jeune milliardaire Alexandre Pougatchev, l’officialisation de ce « nouveau pari rédactionnel » ne peut cacher un plan social brutal, 27 salariés étant conservés sur les 126 actuels.
D’une « grande première » se dessine globalement le spectre d’un marasme qui n’épargne aucun titre de la presse écrite, avec des causes connues et communes, à savoir un lectorat en baisse, des coûts d’imprimerie fixes toujours plus élevés, un système de distribution en kiosques très coûteux, et des recettes publicitaires en chute libre.
Quand, l’an passé, à France-Soir, un plan de relance tablait (avec une nouvelle maquette et avec un coût de 0,80 euro) à une vente de 200.000 exemplaires quotidiens, force est de constater que les ventes plafonnent à 70.000 exemplaires par jour (contre 20.000 avant le plan de relance).
Dans le même temps, le site internet du titre recueille environ 1,6 millions de visiteurs uniques par mois, un motif de satisfaction qui semble également le coeur du problème.
Aujourd’hui, l’homme d’affaires russe affirme vouloir obtenir grâce au passage au numérique un retour à l’équilibre « d’ici à quatre ans », avec une quarantaine de personnes qui travailleraient à 100% en ligne.
Une « force de frappe qui nous permettra d’être réactifs », par la création de « contenus originaux de qualité » : le ton volontaire affiché aujourd’hui ne lève pas l’inquiétude (et le désespoir) des salariés du titre.
Pour Olivier Blandin, le secrétaire général d’Info’Com-CGT, « la stratégie du tout numérique, à laquelle ont renoncé tous les grands groupes de presse mondiaux, ne repose sur aucun schéma économiquement viable ».
Cette stratégie s’est pourtant fixée une ambition, ou tout au moins une ligne rouge : générer l’an prochain 1,2 million d’euros de recettes publicitaires, puis 4,8 millions dans quatre ans, contre 300.000 aujourd’hui, par une augmentation de l’audience Web fixée à 5 ou 6 millions de visiteurs par mois.
Gagnante, cette décision pourrait faire des émules. France-Soir n’est pas le seul quotidien en grande difficultés, quand l’Humanité, Libération, ou Le Monde connaissent des heures tout aussi difficiles.
Reste une inconnue : le lectorat sera-t-il assez nombreux à basculer sur une consultation en ligne ? Et le principe d’une consultation éventuellement payante est-il acceptable ?
Rien n’est moins sûr, quand seuls Mediapart (abonnement obligatoire) et Rue89 (abonnement proposé) semblent avoir réussi à survivre, dans une économie restreinte et une ambition qui n’a pas faiblie.
Si cette crise structurelle venait à faire de l’abandon du papier une marche de plus vers la fin d’un titre de presse, même sous la forme d’une diffusion provisoire uniquement numérique, ce qui advient à France Soir ces jours-ci pourrait signifier la fin d’un journalisme exigeant et approfondi, qu’aucune démocratie ne saurait voir disparaitre sans craintes, et qui n’est pas précisément la vertu première de l’information en ligne (rattachée généralement à des exigences de lecture « sexy » de dépêches achetées aurpès des agences).
Eitb.com




