Alors que l’Afrique manque cruellement d’ingénieurs*, une école s’est lancée dans la formation des « élites vertes » dont le continent noir à besoin. Situé à deux pas de la fac de Ouagadougou, l’institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement (2iE) a peu de choses en commun avec l’université publique. Des amphis flambants neufs d’abord, non surchargés ensuite, mais surtout 30 millions d’euros de budget et d’infrastructures qui lui permettent de se distinguer d’un enseignement supérieur burkinabè globalement peu doté. Largement subventionné par l’occident (états, organismes prêteurs, grandes entreprises) – mais aussi financé par quatorze Etats d’Afrique de l’Ouest -, 2iE offre aux étudiants africains des conditions de formation idéales : des cours dispensés par des experts reconnus (la plupart africains et recrutés à l’étranger), des locaux rénovés adaptés aux nouvelles technologies, cinq labos de pointe dédiés aux secteurs stratégiques des énergies alternatives, du biocarburant, de l’hydrologie, la dépollution, les éco-matériaux…
Construit en 2006 sur les cendres d’une école inter-états étranglée par les problèmes financiers, l’établissement n’a pas mis longtemps à se faire une réputation au-delà des frontières du Burkina Faso. Pour preuve, son diplôme d’ingénieur dans les domaines de l’eau, de l’environnement, de l’énergie et du génie civil, est reconnu depuis 2009 au niveau européen. Et même si parmi les 1200 étudiants de l’école recrutés sur dossier dans toute la sous-région seuls 150 sont sortis honorés du titre d’ingénieur 2iE l’an dernier**, l’expérience montre que l’Afrique subsaharienne peut produire ses propres élites.
Scolarité chère et salaires élevés
Etendu sur plus de 100 hectares de campus, cet établissement qui fait se côtoyer une vingtaine de nationalités africaines stimule l’ambition de nombreux étudiants mais excite aussi leur jalousie. Car avoir le privilège de l’intégrer se paie cher. Les deux années de master nécessaires pour décrocher le diplôme d’ingénieur 2iE coûtent chacune en moyenne 2,3 millions de francs CFA (environ 3650 euros, hébergement non compris). Dans un pays où le salaire de base s’élève à 45 euros, un tel luxe n’est pas à la portée de tous…
« Cette école favorise l’émergence d’un système éducatif à deux vitesses avec d’un côté les institutions riches pour les riches, et de l’autre les bahuts pauvres pour les pauvres » relève un observateur burkinabè. « Notre école coûte cher mais elle intègre 40% de boursiers, nuance Paul Giniès, ingénieur français et directeur général de 2iE. Par ailleurs, elle propose des formations professionnalisantes qui débouchent sur des postes adaptés aux besoins de l’économie africaine. La totalité de nos étudiants trouvent un emploi bien rémunéré maximum un an après l’obtention de leur diplôme. L’assurance d’une insertion professionnelle leur donne la possibilité de rembourser rapidement leur prêt étudiant s’ils en souscrivent un. » Selon une étude interne réalisée sur la base des déclarations des promos précédentes, les jeunes ingénieurs touchent à l’embauche des salaires compris entre 310 000 et 675 000 francs CFA par mois (soit entre 475 et 1030 euros mensuels). Dans une Afrique minée par le chômage, l’argument porte.
« Je ne trouve pas les frais de scolarité si élevés que cela si on les comparent à ce que nous coûterait une formation équivalente dispensée en Europe ou aux Etats-Unis. Sans oublier qu’en occident, le coût de la vie est bien supérieur et les perspectives d’embauche plus réduites qu’ici », commente Boubakar, un étudiant sénégalais.

L’Afrique redevient attractive
Boubakar n’est pas le seul à faire ce calcul. Une employabilité maximale, des compétences reconnues, des salaires localement élevés, le continent noir redevient attractif pour ses élites. « Parmi les ingénieurs diplômés l’an dernier, seulement 5% sont partis travailler au Nord » se satisfait Abdourazakou Sanoussi, directeur de l’innovation, du management et de l’entreprise à 2iE.
Chaque année, les « journées entreprises » organisées par l’établissement rassemblent plus d’une centaine d’entreprises dont les trois quarts africaines. Victime de pillage intellectuel durant des années, le continent semble enfin pouvoir compter sur ses « black diamonds ». De là à parler d’un colmatage de la fuite des cerveaux africains, il est trop tôt pour le dire.
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