En marge de la signature de la convention de financement de la campagne cotonnière 2010-2011, le 12 janvier 2011 à Paris, Sidwaya a rencontré le directeur général de la SOFITEX, Célestin Tiraogo Tiendrébéogo. Entre deux rendez-vous d’affaires, le premier responsable de la plus grande société cotonnière du Burkina se prononce sur la destination des 50 milliards de F CFA reçus du pool bancaire international ainsi que sur l’avenir de la filière coton « après 6 ans de vaches maigres ».
Sidwaya (S.) : La convention qui vient d’être signée est-elle le signe d’une confiance retrouvée après la période de vaches maigres ?
Célestin Tiraogo Tiendrébéogo (C.T.T) : Nous pouvons le dire ainsi. Je crois que le marché des matières premières et particulièrement du coton, se comporte très bien puisque nous avons des cours historiquement élevés. Cela veut dire que le risque aussi a disparu, surtout pour la SOFITEX où l’Etat a eu à intervenir. C’est le signe que l’Etat ne va pas laisser la SOFITEX tomber. Vous n’êtes pas sans savoir que depuis la crise cotonnière, l’Etat est déjà intervenu en 2007 avec une recapitalisation de l’ordre de 34 milliards et aussi en 2010 avec une injection de près de 16 milliards 400 millions.
De ce point de vue, je trouve que nous avons anticipé les choses, comparativement à la crise financière internationale de 2008. Je me rappelle que dans notre pays, des gens trouvaient qu’il fallait arrêter la filière coton devenue budgétivore, mais avec la crise de 2008 et ce qui s’est passé dans les banques, ces gens ont pu se rendre compte de comment l’Occident même qui est le champion du capitalisme, a dû injecter des centaines et des centaines de milliards d’euros et de dollars dans l’économie.
Cela veut dire que le Burkina Faso n’a fait qu’innover dans ce domaine. Je crois qu’il y a la confiance pour ce qui est de la SOFITEX vis-à-vis de ses partenaires financiers extérieurs. Même au plan intérieur, on a un engouement des banques à vouloir nous financer. Cela veut dire que c’est à nous maintenant de mettre tout en œuvre pour relever les défis, atteindre une croissance pour pouvoir bénéficier de ces excédents de financements.
S. : Quand le profane entend 50 milliards, 20 milliards, il se demande si la société ne court pas vers le surendettement ; est ce que cela ne va pas devenir insupportable ?
C.T.T : Non. La récolte que nous ferons cette année suffit à rembourser ces financements. C’est du crédit court terme pour une période d’un an. Cela veut dire qu’il nous faut récolter, égrainer et pouvoir évacuer ce coton, vendre, et rapatrier les recettes. Si nous devons faire tout ça nous-mêmes, nous n’avons pas la trésorerie et les paysans vont être payés peut-être tardivement au mois de septembre.
S’ils n’ont pas leurs paiements, ils vont arrêter la culture du coton. Cela veut dire que nous nous endettons pour assurer le règlement du coton auprès des paysans, pour assurer le transport du coton graine du champ vers les usines, les frais d’usinage, le transport de la fibre vers les ports, le transport de la graine vers les huileries. Tout cela représente 80% des dépenses de la SOFITEX qui se font en l’espace de 4 mois, de janvier à mars. C’est dans ce sens que l’intervention des banques est salutaire et vitale.
S. : L’embellie actuelle du cours du coton peut être ternie par les facteurs externes tels la crise post-électorale en Côte d’Ivoire ; y a-t-il un plan B à la SOFITEX pour parer au pire ?
C.T.T : Nous avons déjà connu par le passé cette crise. Le corridor ivoirien nous a été déjà fermé. Aujourd’hui, tout est évacué vers les ports de Lomé et de Tema. Tout se fait par la route, alors que durant ces deux dernières années, nous avons pu évacuer 60% de notre production par les rails vers la Côte d’Ivoire.
C’est notre port naturel par rapport à Lomé où il y a des surcoûts de transport. Mais nous avons connu pire : par le passé, le cours du coton était mauvais, nous faisions des pertes et il fallait en même temps supporter les surcoûts. Aujourd’hui, nous sommes bénéficiaires, les surcoûts vont réduire nos marges, mais nous resterons toujours bénéficiaires. C’est vrai aussi qu’il peut y avoir des engorgements dans les ports de Lomé et de Tema, mais notre souci c’est de travailler à ce qu’il n’y ait pas de rupture dans les délais de livraisons à nos clients filateurs.
S. : Avec la confiance retrouvée entre la SOFITEX et ses partenaires financiers, peut-on dire que la société se porte bien à présent ?
C.T.T : Elle ne se porte pas totalement bien. Il y a le passif qu’il faut éponger. Mais c’est un passif plongeable. Le trou n’est pas si profond. On a un besoin de près de 26 milliards environ pour le combler. Je crois que si nous avons affaire à une bonne pluviométrie avec le cours actuel, en une bonne campagne, on peut le combler. Dans le domaine du coton, autant vous avez des déficits élevés quand les cours sont bas, autant vous avez affaire à des bénéfices exceptionnels quand les cours remontent.
Par exemple, en 6 ans, nous avons enregistré des déficits importants, mais si nous avions eu cette année le même niveau de production que dans les années fastes, on se retrouvera avec plus de 100 milliards de marge et on comblera le déficit de 6 ans, en restant toujours bénéficiaire pour pouvoir intervenir en payant nos impôts. Il faut donc éviter de paniquer et de hurler quand on a les déficits.
S. : Vous l’avez souvent dit, la rentabilité de la filière passe par un accroissement de la production. Comment comptez-vous relever le défi de la production ?
C.T.T : En matière industrielle, c’est la théorie du nombre. Plus la quantité est importante, plus le diviseur se réduit. Il faut raisonner en termes de coût de production. Donc pour nous, lorsque la production est importante, le coût de production baisse. Nous avons 15 usines, nous avons des camions et 4 000 agents.
S’il faut avoir une petite production face à toutes ces charges, ce n’est pas évident. 600 000 tonnes sont une bonne moyenne de production. Si les producteurs dépassent les 600 000 tonnes également, nous pouvons faire passer. Chez nous, il faut pouvoir tout égrainer en fin mars. Si il a une grande production, nous pouvons égrainer jusqu’en avril et mai avec les risques que les pluies précoces viennent battre le coton.
S. : Durant la campagne cotonnière écoulée, les producteurs n’ont pas pu réaliser les prévisions de productions (500 000 tonnes) malgré les mesures incitatives. Comment expliquez-vous cet état de fait ?
C.T.T : C’est parce qu’il y a d’autres spéculations qui rémunèrent aussi bien que le coton. Rappelez-vous qu’en 2008, le sac de maïs de 100 kilos était à 25 000 F CFA. Ça veut dire que le kilogramme de maïs était à 250 F CFA contre 160 à 180 pour le coton. Le paysan est un opérateur économique et il décide de son plan de campagne. Il peut décider de faire de son exploitation de 100 hectares, 50 ha de maïs, 40 de coton et mettre d’autres spéculations. Si le cours du coton s’améliore, il va faire plus de coton.
Nous ne pouvons pas lui dire de faire plus de coton si nous ne rémunérons pas bien. La donne va changer avec le prix qui est à 200 F CFA cette année pour le kilo du coton de premier choix. Et nous allons, s’il plaît à Dieu, augmenter ce prix. Nous avons respecté tous nos engagements vis-à-vis des paysans, sauf payer tôt. Ils nous l’ont dit : ils entendent nous prendre aux mots. C’est à cela que nous nous attelons à présent.
S. : Les banques internationales ont suggéré que la SOFITEX mettent à profit l’embellie du cours du coton pour se préparer aux inévitables chocs du marchés. Comment vous comptez vous y prendre ?
C.T.T : Nous avons déjà créé une direction des études et de la prospective. Pour nous, le défi c’est voir comment allons-nous diversifier. On ne peut pas rester à faire du coton. Il y a d’autres spéculations telles que le maïs, le sésame, le tournesol comme étant des spéculations qui peuvent être expérimentées, vulgariser. C’est dans ce sens que nous nous apprêtons à investir ces domaines. Au Burkina Faso, il y a beaucoup d’huileries et nous ne parvenons même pas à satisfaire le tiers de leurs besoins en graines de coton qui font 20% d’huile.
Le tournesol va jusqu’à 50%. Nous allons faire des études pour voir quelle orientation donner à cela. Chaque fois qu’il y a crise, on dit qu’il faut diversifier ; et passer la crise, on oublie de le faire. Nous avons donc voulu mettre une direction chargée de cette question. Parce qu’on ne va pas se mettre à produire si on ne connaît pas le marché, si on ne sait pas à qui vendre.
Entretien réalisé à Paris par Mahamadi TIEGNA
Sidwaya




