Les Afriques : La crise financière pousse certaines banques françaises au repli sur l’Europe de l’Est ou, tout au plus, sur les bordures de la Méditerranée. BNP Paribas semble opter pour l’inverse, en reprenant les filiales de l’ex-Belgolaise en Afrique. Pourquoi ce renforcement ?
Amadou Kane : Vos préoccupations sont fondées en ce qui concerne la plupart des filiales des banques internationales. BNP Paribas, contrairement à d’autres, n’a pas choisi de quitter l’Afrique subsaharienne. Les derniers développements de notre activité renforcent cette décision. Je ne vous cache pas néanmoins que la question de l’opportunité de notre présence ou non dans cette partie du continent a été évoquée au sein du groupe. Tout le monde a été interpellé. La question a taraudé la plupart des responsables de la banque. La décision unanime a été de rester. C’est un choix dicté par l’histoire, la rentabilité et la confiance en l’avenir.
LA : Doit-on admettre que l’Afrique subsaharienne est moins rentable comparée à la Méditerranée et à l’Europe de l’Est ?
AK : Le déploiement des banques internationales vers ces régions de la Méditerranée et de l’Europe de l’Est n’est pas sans rapport avec les progrès qui y sont enregistrés ces dernières années, notamment en matière de réformes. Bien que de substantielles avancées aient été notées dans nos pays de l’Afrique de l’Ouest et du centre, on doit convenir que les résultats obtenus restent en deçà de ce qui a été réalisé dans les régions que vous avez citées. Les banques suivent de très près les réformes en termes de modernisation économique et de mise en place de la bonne gouvernance. Dans les pays maghrébins et méditerranéens où des progrès notables sont enregistrés, une certaine taille critique est en train d’être atteinte. D’où leur plus grande attractivité pour les banques internationales.
LA : Le fait que l’UEMOA et ses 60 millions d’habitants comptent plus de cent établissements de crédit n’est-il pas un handicap ? Une offre trop fragmentée ?
AK : Certes, on ne peut d’un côté déplorer un faible taux de bancarisation, et de l’autre se plaindre du nombre élevé de banques. Je suis d’accord avec vous, l’offre bancaire est fragmentée en Afrique de l’Ouest. Or, nous sommes dans une situation où le métier de banquier exige un point mort qui est élevé. Pour pouvoir répondre aux exigences des risques, aux besoins informatiques, aux besoins de reporting et de conformité, il faut des procédures complexes et un niveau d’organisation et d’équipement fortement onéreux. Surtout que vous devez, à côté de ces exigences, faire la compétition avec des groupes offrant des services et produits de plus en plus performants. Cela coûte de plus en plus cher. Pour y faire face, la banque doit avoir un parc de clients significatif. De ce point de vue, la fragmentation des banques constitue un handicap.
LA : Cette entrée de BNP Paribas en RDC est-elle le signe d’une impulsion nouvelle en dehors des « ex-colonies » et vers les pays de la SADC par exemple ?
AK : Pour le moment, nous laissons Fortis gérer les filiales de l’ex-Belgolaise. Ceci dit, la décision de rester en Afrique subsaharienne devra s’accompagner d’une politique contre le statu quo et pour le renforcement des implantations existantes. Il ne faut pas se contenter des zones traditionnelles.
LA : D’autant que, dans ces zones traditionnelles, on assiste à l’arrivée en force des banques nigérianes et marocaines ?
AK : Nous sommes un groupe habitué à la concurrence. Notre implantation en Afrique de l’Ouest est très ancienne. Cela dit, nous sommes aussi flexibles. Quand ça ne marche pas, on fait le point et on prend une décision. On vient de quitter, il y a quelques semaines, certaines implantations en Amérique latine.
LA : Vous êtes le premier cadre africain à occuper un tel niveau de responsabilité au sein de BNP Paribas, ce qui, à notre sens, est le signe d’un changement de mentalité. Celui-ci sera-t-il accompagné d’un changement de stratégie ? Verra-t-on BNP Paribas, considérée comme une banque des entreprises, plus impliquée dans le défi de la bancarisation ?
AK : Je peux attester, ayant été sur le terrain depuis les années 90, et pour avoir développé la partie retail en direction des particuliers et des professionnels, que la banque de détail est de plus en plus au cœur de notre activité. Certes, on avait un portefeuille entreprises très dense et qui le reste ! Mais la baisse des marges d’intermédiation consécutive à la montée de la concurrence sur ce segment mettait en difficulté notre compte d’exploitation. Pour augmenter la rentabilité de l’exploitation, il faut augmenter le retail.
A l’époque nous étions les précurseurs. Nous sommes aujourd’hui les précurseurs en matière de e-banking ou de moyens électroniques. Le renforcement des opérations de la banque de détail est donc une exigence bancaire avant d’être celle des autorités nationales.
LA : L’eurodéputé Eva Joly a fustigé le rôle des multinationales, notamment de BNP Paribas, dans les détournements en Afrique… ?
AK : Ce que je peux vous dire sur ce sujet, c’est que BNP Paribas accorde une importance capitale à la compliance. Pour preuve, dans notre comité exécutif, instance la plus élevée du groupe, la conformité est gérée par la troisième personnalité la plus élevée après le DG. De par notre rang dans la hiérarchie européenne et mondiale, nous sommes soucieux des règles légales comme des règles d’éthique et de déontologie.
LA : En tant qu’acteur privilégié, pensez-vous que 2010 soit l’année de la reprise des banques et de l’économie africaine ?
AK : Entre la banque et l’économie, c’est l’histoire de la poule et de l’œuf. Le secteur bancaire ne pourra connaître la reprise que si le secteur économique reprend son essor. Celui-ci dépend des ressources allouées par le secteur bancaire. Dans notre zone de l’Afrique subsaharienne, le secteur bancaire a relativement bien supporté le choc en 2009. Maintenant, nos économies devraient bénéficier de la reprise annoncée au niveau mondial. D’autant qu’elles ont gagné en compétitivité pour la plupart, non pas seulement grâce aux matières premières, mais aussi, selon la Banque mondiale, grâce à un gain de productivité enregistré sur les coûts des autres facteurs.
Propos recueillis par Adama Wade
Source : lesafriques.com




