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AUDITS – Systèmes financiers décentralisés : La microfinance a mal à l’audit

Les Systèmes financiers décentralisés (Sfd) occupent une place croissante dans l’économie de la sous-région, mais connaissent un grand nombre de dysfonctionnements. Face à ce constat, la Bceao et la coopération luxembourgeoise, qui tenaient un atelier sur les Sfd à Dakar lundi et mardi, entendent promouvoir un meilleur contrôle. Mais, du coût des audits au manque de personnels qualifiés, les obstacles à un réel assainissement de ce secteur restent nombreux.

Et si la microfinance était victime de l’engouement qu’elle suscite ? Vue comme une alternative crédible aux systèmes financiers classiques, la finance décentralisée a connu dans la sous-région une forte expansion ces dernières années : de 1993 à 2006, le nombre de Systèmes financiers décentralisés (Sfd) est passé de 107 à 706 dans la zone Uemoa. «Plus de 15% de la population active de l’Union à accès aux services financiers offerts par ces institutions dont les crédits octroyés représentent plus de 8% des financements bancaires», avance le directeur sénégalais de la réglementation et de la supervision des Systèmes financiers décentralisés, Moussa Dieng.
Mais les acteurs du secteur s’accordent également à dire que cette forte croissance s’est accompagnée de «dysfonctionnements». «Certaines structures n’ont pas su gérer leur croissance», admet Kotsoni Akemakou, conseiller technique principal auprès de l’Agence luxembourgeoise pour la coopération au développement. C’est partant de ce constat que le gouvernement du Grand-Duché a décidé de lancer depuis mai 2008 avec la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), un projet intitulé : AFR/017 : Promotion de secteurs financiers inclusifs dans la zone Uemoa. Des acteurs des Sfd des huit pays de la zone étaient réunis lundi et mardi à Dakar pour un atelier de validation portant sur ce thème.

Détournements, impayés : les symptômes d’une mauvaise gestion

Ces fameux dysfonctionnements, constatés dès 2002 par une étude de la banque centrale sur la viabilité financière des Sfd, touchent les structures de toutes tailles. M. Akemakou relève par exemple que les organisations de microfinance «n’ont pas su mettre en place des systèmes d’information et de gestion adéquats pour donner des informations fiables sur leurs activités». Résultat, les comptes ne sont pas à jour, et dans certains petits établissements, l’état des remboursements n’est pas connu.

Dans les grosses structures, la défaillance de systèmes d’information et de gestion peut avoir des conséquences plus graves. Ainsi, au Togo, certains réseaux ayant grandi rapidement ont connu «des cas avérés de détournements», indique Nestor Houndegnon, consultant sur le projet «secteur financier et gouvernance au Togo» de la Banque mondiale. «Parfois, les fonds propres sont négatifs. Certaines structures ont pris l’épargne des membres pour faire des investissements.» Des anomalies détectées tardivement, faute de contrôle efficace.

Les problèmes de gestion peuvent aussi venir des sociétaires : «Les remboursements des crédits sont une difficulté majeure», détaille Ali Cissé, Directeur général des caisses villageoises d’épargne et de crédit autogérées en zone Office du Niger (Cveca-ON), structure malienne qui regroupe 45 caisses pour un total de 30 000 membres. « Nous sommes dans une zone qui connaît de grands problèmes d’impayés. Il y a une sorte de culture du non-remboursement, à cause des aides extérieures. La culture du don a tué la culture du crédit », analyse M. Cissé.

Les audits externes, un luxe pour beaucoup de Sfd

Pour que ces défaillances n’aient pas raison de la confiance des bailleurs de fonds, la Bceao et la coopération luxembourgeoise entendent donc «consolider le secteur» grâce au projet AFR/017. Pierre angulaire de ce travail, la rédaction de guides méthodologiques qui devraient permettre aux organismes de mieux mettre en œuvre les mécanismes de contrôle interne dans leurs structures, et de les familiariser avec la pratique des audits externes.

Mais le chantier est vaste. Car le contrôle est parfois un luxe pour des instituts de micro-crédit aux moyens financiers et humains limités. «Le secteur n’est pas suffisamment rentable, au niveau des petites et moyennes structures, pour payer des salaires attractifs et pour conserver le personnel compétent. En général, ceux qui sont bons sont débauchés par les banques, où ils sont mieux rémunérés», diagnostique Kotsoni Akemakou. Une «fuite des cerveaux» qui prive parfois les Sfd de gestionnaires qualifiés capables d’effectuer un contrôle interne rigoureux.

Quant aux audits externes, «ils coûtent cher», lâche Ali Cissé, résumant la pensée de nombre de ses collègues. Son réseau de caisses villageoises a été audité six fois depuis 2002. Chaque audit lui coûte 5 millions de francs cfa, une somme substantielle, rapportée au budget de fonctionnement de 60 millions de francs cfa par an. A cause de leur coût, ces contrôles ne sont pas intégrés de manière pérenne au système financier de la structure : «Pour l’heure, je suis obligé de faire ces audits sur la base de subventions de bailleurs», explique M. Cissé.
Autre frein au recours aux audits externes : le peu d’enthousiasme des experts-comptables. «Comme c’est un secteur qui est jeune, où les mécanismes de contrôle ne sont pas bien huilés, les auditeurs se disent «il y a beaucoup de travail à faire là-bas, on ne va pas s’embêter, on préfère aller vers les secteurs plus juteux».», résume M. Akemakou. «Mais heureusement, il y a aussi des auditeurs qui s’intéressent au secteur, qui se rendent compte que c’est un marché pour eux.»
Mohamed Sidibé fait partie de ces exceptions. Il est manager de cabinet pour la société de conseil, d’audit et d’expertise comptable (Scae) du Mali, qui a déjà eu à contrôler «environ 70% des Sfd maliennes». Il explique cette réticence des auditeurs par «un risque professionnel disproportionné par rapport aux honoraires proposés». Ces experts craignent que le travail nécessaire à l’audit – réunir des dossiers «éparpillés n’importe où et parfois n’importe comment», contrôler des comptes parfois mal tenus – ne leur occasionne des frais supérieurs aux sommes que peuvent payer les organisations de micro-finance. Les cabinets sont-ils trop gourmands, comme le suggèrent certains responsables de Sfd ? M. Sidibé s’en défend : «Nos marges sont très peu élevées. Les audits coûtent en moyenne de 3 à 5 millions de francs. Il nous en faudrait 10 pour que ça soit réellement rentable.»

Des cellules gouvernementales pas assez dotées

Reste le recours au contrôle de l’Etat. Dans tous les pays de l’Uemoa, des cellules consacrées à la microfinance, dépendantes du ministère de l’Economie et des finances sont, théoriquement, chargées d’effectuer une surveillance. Mais elles semblent parfois dépassées par l’ampleur de la tâche. Au Togo, le projet de la Banque mondiale dont s’occupe M. Houndegnon prévoit le recrutement de six inspecteurs additionnels pour cette cellule, car «actuellement ils ne sont pas assez nombreux pour effectuer les contrôles», souligne ce dernier. Même situation au Niger, où un employé de l’Agence de régulation du secteur de la microfinance (Arsm) admet que ce manque de moyens est «un état de fait».
Un tableau bien sombre ? Pas forcément. L’atelier tenu à Dakar ces 14 et 15 décembre sous l’égide de la Bceao et de la coopération luxembourgeoise est la preuve que le secteur est conscient de ses limites. Et, de la rédaction de guides pratiques aux propositions de co-financement des audits externes par les bailleurs, les pistes d’amélioration ne manquent pas. Mais avant que le contrôle des Sfd ne fonctionne efficacement, «le chemin est encore long», résume M. Houndegnon.

Source : lequotidien.sn

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