C’est assurément l’affaire de ce nouvel an au Burkina Faso. L’arrestation du Directeur général des Douanes, Ousmane Guiro, et son débarquement par décret présidentiel après la saisie de quatre cantines dont deux contenaient près de 2 milliards de F CFA en espèces sonnantes et trébuchantes ainsi que des objets précieux dont la valeur n’a pas été estimée, continuent, en effet, de faire des vagues dans toutes les sphères de la société burkinabè.
Et dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler «Affaire Guiro», on ne cesse de tirer à boulets rouges sur l’ancien DG des Douanes en l’affublant de tous les noms d’oiseaux et en se demandant comment on peut être aussi glouton pour tésoriser de la sorte et mal organisé pour se faire prendre aussi bêtement. Aux dernières nouvelles, l’incriminé sera poursuivi pour quatre chefs d’inculpation (voir détails page 3).
Mais s’il est vrai que l’attitude est révoltante et répréhensible, sous réserve de ce que décidera la justice par la suite, le Monsieur est devenu, en fait, un punching-ball bien confortable pour tout le monde. Et il y a lieu de se demander si, au-delà d’Ousmane Guiro, ce n’est pas le procès d’un système qui doit avoir lieu. L’Etat, en premier, qui est entièrement responsable de ce qui arrive.
Force est de reconnaître que si l’ex-DG a pu opérer de cette façon, c’est sans doute parce qu’il y avait des failles dans lesquelles il s’est engouffré, parce qu’il y a des antécédents peu glorieux qui n’ont jamais été punis (concernant lui-même d’ailleurs, car il échappait le 5 décembre 2007 à une inculpation assortie d’un mandat de dépôt sous prétexte qu’il n’est pas “n’importe qui”).
L’Etat est d’autant plus blâmable que, plusieurs fois auparavant, la sonnette d’alarme a été tirée notamment par le Réseau national de lutte anticorruption (REN-LAC), dont les rapports placent régulièrement les services des Douanes aux premiers rangs dans le temple de la gabegie. On peut raisonnablement penser que les broutilles découvertes dans la caverne d’Ali Baba ne sont rien comparées à l’ensemble du trésor de ce Crésus au béret noir.
Mais au-delà de la petite personne de Guiro, combien sont-ils, ces fonctionnaires milliardaires, ces DG, ministres, premiers ministres, présidents d’institution, d’ONG ou d’association qui roulent sur l’or et dont les rejetons, quelquefois, concassent l’argent avec une insouciance indécente quand, à côté, nos dispensaires manquent souvent du strict minimum et que la misère est plus que jamais rampante ?
Avec cette affaire, quand ceux-là mêmes qui sont chargés de collecter nos maigres ressources sont les premiers à se les approprier et à les dilapider, c’est donc la crédibilité de l’Etat qui est gravement et durablement (définitivement ?) entamée. Un pays pauvre très endetté (PPTE), oxygéné, porté à bout de bras par les pays nantis, où de simples fonctionnaires peuvent détenir de telles sommes ?
On peut comprendre alors que des pays qui nous soutenaient, comme les Pays-Bas qui viennent de fermer leur ambassade au pays des hommes intègres, en soient outrés. Quels arguments va-t-on bien pouvoir encore leur avancer pour notre défense parce que, certes, Guiro sera sacrifié mais cela ne va résoudre le problème ?
La véritable question qui se pose est de savoir si ce système peut encore se réformer de l’intérieur, vu l’ampleur de sa gangrène. On en doute sérieusement. En effet, la situation est telle que les connexions entre les barons de la République et des grosses légumes du monde économique font qu’il suffit souvent d’un simple coup de fil pour ne pas dédouaner des marchandises.
Avec l’«Affaire Guiro», c’est justement l’image de toute l’institution douanière qui est entachée, car, si même le chef est alpagué… Déjà que la réputation des gabelous n’était pas particulièrement reluisante, cette affaire finit de ternir un blason qui était suffisamment sale. De nos jours, quand les gens passent les concours de la fonction publique, c’est d’abord celui de la Douane qu’ils visent plutôt que celui des vaillants agents itinérants de santé ou des braves instituteurs de brousse.
Et ce n’est pas parce qu’ils aiment particulièrement le béret noir mais parce que c’est quand même l’un des ascenseurs sociaux qui fonctionnent le mieux et à une vitesse vertigineuse. Qu’ils aient des avantages légaux qui leurs permettent de vivre décemment, on le veut bien, et en principe ces avantages visent à éviter qu’ils cèdent à la tentation ; malheureusement les exemples foisonnent de douaniers qui, après seulement 2 ou 3 ans de service, deviennent très facilement des multimillionnaires.
On revoit pourtant encore les gabelous, notamment les agents préposés, les assistants ainsi que les contrôleurs des douanes et les inspecteurs menaçant de ruer dans les brancards, lors de leur rencontre avec leur ministre de tutelle en mai 2011 au temps fort de la crise sociopolitique si on n’apportait pas de réponses à leurs revendications de meilleures conditions de vie et de travail. «Il ne faut pas abuser de notre sagesse», disaient-ils menaçants à l’époque et jurant la main sur le cœur que “contrairement à ce que pense le commun des mortels, les douaniers croulent sous les problèmes”. Mais ils se foutent de qui à la fin ?
Cela dit, il faut se garder de les condamner sans possibilité de rémission, car s’ils sont plus exposés aux dessous de table que les autres corps de métiers, c’est aussi du fait de l’usager, du citoyen lambda ou du gros commerçant en passant par le politicien en vue, toujours prêts à prendre des raccourcis pour ne pas passer à la caisse. Qui n’a jamais fait intervenir un ami ou parent douanier pour “régler un petit problème” au grand dam des finances publiques, qui perdent des recettes astronomiques ?
Plus que jamais donc, il faut mûrir la réflexion pour remédier à cette situation. Il faut notamment trouver la possibilité de couper le cordon ombilical qui lie les douaniers aux corrupteurs, car, après tout, c’est parce qu’il y a ce dialogue direct que l’on parle de «pots-de-vin» et autres «bak-chich».
A cet effet, l’une des pistes de solutions à explorer est peut-être un instrument comme SYLVIE (Système de liaison virtuelle pour les opérations d’importation et d’exportation), qui est un guichet unique de collecte électronique des documents de dédouanement au Burkina Faso, lancé justement le 20 décembre 2011 par le Premier ministre, Luc Adolphe Tiao, en présence… d’Ousmane Guiro. Des services des douanes «virtuels» seraient certainement moins corrompus ou plutôt moins enclins à la corruption.
Autant que l’on sache, dans les pays occidentaux, les services de douanes fonctionnent parfois même mieux que dans nos pays, mais, autant qu’on sache, ce ne sont pas des gens qui se construisent des châteaux en moins de 5 ans de service.
Ainsi, s’il y a bien des réformes à entreprendre, c’est certainement ceux-là, qui vont assainir le système. Avant de bâtir, ensemble, un Burkina émergent, il faudrait s’assurer que notre pays est bien encore cette «terre des hommes intègres» qui a rarement si mal porté son nom.
La Rédaction
L’Observateur




