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Jean-Louis Billon: «La Côte d’Ivoire doit sortir rapidement de cette situation»

Jean-Louis Billon dirige Sifca/Sifcom, leader dans le secteur de l’agro-industriel et premier groupe privé ivoirien, avec environ 25 000 salariés. Si l’économie n’a plus de secret pour lui, ce quadra (il a 46 ans) est très engagé dans la société civile, à travers sa présence au sein de la CSCI où il fait valoir ses points de vue qui ne plaisent pas toujours à tout le monde. Il n’est simplement pas partisan de la langue de bois et n’hésite jamais, quel que soit son interlocuteur ou le prix à payer, à évoquer les sujets qui fâchent. Président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire et responsable d’un groupe qui entretient des relations d’affaires dans la sous-région et le monde entier, il est toujours entre deux avions. C’est au cours de l’un de ses séjours au Burkina Faso que nous l’avons rencontré, à Ouagadougou, le mercredi 23 février 2011. Le chaos postélectoral que subit la Côte d’Ivoire, du fait des politiciens et ses impacts sur l’économie ivoirienne et celle de la sous-région, ont bien évidemment constitué le plat de résistance de notre entretien avec cet homme qui est convaincu que la crise doit prendre fin, «rapidement» et qui pense que le «perdant» de l’élection présidentielle du 28 novembre 2010 doit concéder sa défaite».

Fasozine.com: Comment se porte le groupe Sifca/ Sifcom que vous dirigez, dans le contexte de crise politique et socioéconomique que vit la Côte d’Ivoire ?

Jean-Louis Billon: Aujourd’hui, c’est difficile pour le groupe Sifca/Sifcom, qui rencontre des difficultés tout comme l’ensemble des entreprises qui évoluent sur le territoire ivoirien. On ne peut pas fonctionner normalement alors que le système bancaire est bloqué, les transports contrariés! Enfin, on vit véritablement dans la science-fiction. J’espère néanmoins qu’on va en sortir rapidement, parce que cette situation n’est plus tenable ni économiquement, ni socialement, ni politiquement.

Lorsque vous parlez de mauvaise foi d’acteurs politiques, à qui faites-vous allusion ?

Au perdant essentiellement, qui ne concède pas sa défaite. Il y a quand même beaucoup de questions qu’il faut se poser face à ces personnes qui sont supposées être des intellectuelles mais qui défendent l’indéfendable. Cela laisse perplexe.

La communauté internationale est justement en train de prendre cette arme économique contre Laurent Gbagbo. Pensez-vous que c’est une solution à la crise ?

A la crise politique on ajoute une crise économique. Cette solution va-t-elle aboutir à une sortie de crise? Je ne le sais pas. Pour quelqu’un qui a perdu son entreprise suite au blocus économique, la crise existera toujours. C’est vraiment délicat. Je pense que tout reposera sur la reconstruction qu’il faut nécessairement envisager, car cette crise va laisser des séquelles très profondes qui, je le crains, vont hypothéquer la gestion du futur pouvoir si elles perdurent.

Quelles sont les conséquences de la crise ivoirienne sur la sous-région ?

C’est une économie de services que la Côte d’Ivoire doit mener et, dans cette logique, nous avons un devoir économique, social et moral de travailler en commun avec les trois pays frères que sont le Mali, le Burkina et le Niger. Et c’est dommage encore une fois de vivre cette crise parce que c’est l’ensemble de la population qui souffre.S’il est vrai que nos infrastructures servent à tous les pays de la sous-région, c’est aussi un avantage pour la Côte d’Ivoire du moment que ce sont nos potentiels clients. De nombreuses entreprises ne pourraient prospérer sans cette économie sous-régionale. Nous sommes interdépendants et on a même intérêt, pour le futur, à bâtir des infrastructures communes, plus performantes pour que nos quatre pays constituent la base économique de l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine, NDLR), voire de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, NDLR).

Quand vous parlez d’arme économique, est-ce à dire que les opérateurs économiques sont rackettés ou sont contraints de soutenir un régime ?

Tout le monde se sert de l’économie comme arme et le gouvernement de Laurent Gbagbo propose que les entreprises qui ferment soient nationalisées. C’est pour dire qu’il a besoin que les entreprises tournent, et le reste du monde aussi. De part et d’autre, nous sommes pris en otage.

L’insécurité en Côte d’Ivoire est grande, notamment pour les anti-Gbagbo. Comment vivez-vous à Abidjan ?

C’est compliqué. Il y a des personnes qui sont menacées, d’autres sont harcelées ou tout simplement abattues. Donc beaucoup de personnes vivent dans la terreur. Conséquence, nombre de gens se sont déportées dans les pays de la sous-région ou en Europe. Et quand vous vous présentez à l’aéroport pour sortir du pays, on vous retire votre passeport et on vous interdit de quitter le territoire national. Pour ceux qui, comme moi, sont des élus et prennent des positions claires, cela pourrait encore être compréhensible. Mais lorsqu’on s’en prend à votre femme ou à votre enfant, cela devient insupportable.

Des membres de votre famille ont-ils déjà été pris à partie ?

C’est le cas tous les jours pour de nombreuses personnes en Côte d’Ivoire. Nous sommes dans une dérive sans précédent. La situation est très complexe parce que les forces de sécurité reçoivent et respectent des ordres qui sont illégaux et des intellectuels défendent de telles positions.

En tant qu’acteur important de la Convention de la société civile, comment manifestez-vous votre engagement ?

Je continuer à travailler. Au sein de la société civile, nous interpellons sans relâche les responsables du pays, afin qu’ils trouvent des solutions politiques et diplomatiques pour le plus grand bien des populations. Je pense que lorsqu’on est amené à diriger un pays, on doit d’abord penser à sa population. Et je trouve que c’est dommage qu’on laisse souffrir des populations pour des ambitions personnelles, pour des maintiens à des postes ou tout simplement parce que quelqu’un vous donne gîte et pitance. Il est temps que les choses changent dans nos pays africains et qu’on sache que c’est l’intérêt général qui doit primer et non ceux particuliers.

Avec les prises de position tranchées qu’on y observe, peut-on parler de société civile neutre aujourd’hui en Côte d’Ivoire ?

La société civile existe en Côte d’Ivoire. Une société civile ne doit pas toujours être neutre non plus. Elle doit faire des choix, et si une situation ne lui convient pas, elle le fait savoir. Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas neutre. Je pense qu’avec la mondialisation, la rapidité des communications aujourd’hui, on ne peut plus isoler un peuple et le maintenir dans l’ignorance. Nous savons tous faire la différence entre le bien et le mal. Nous aspirons tous à plus de liberté, de démocratie, d’équité et de justice. La jeunesse, tout comme la société civile, est très demandeuse de tout cela. Est-ce être partisan que de demander cela? Non, je ne le pense pas. C’est être dans le juste. Ce sont les personnes qui se cantonnent à maintenir la dictature qui sont dans le faux.

En suivant la télévision nationale ivoirienne, on constate que la jeunesse est acquise à la cause de Gbagbo. Qu’en pensez-vous ?

Vous ne regardez qu’une chaîne de télé, vous n’y voyez que des jeunes manipulés. Les comportements des gens dépendent des quartiers d’Abidjan ou des régions de la Côte d’Ivoire. On ne peut se fier à la seule Radio télévision ivoirienne (RTI) car elle est désorientée.

De plus en plus, Laurent Gbagbo parle de créer la monnaie ivoirienne de la résistance (Mir), dont des spécimens circuleraient déjà…

Je ne pense pas que Laurent Gbagbo en soit arrivé à cette décision extrême; et quand je dis Gbagbo, je parle de son camp. Les responsabilités sont collectives en Côte d’Ivoire. Il y a des personnes autres que Gbagbo qui sont condamnables et qu’on ne doit pas hésiter à condamner. Cette précision faite, je dirai qu’une monnaie dans une économie inexistante est vouée à l’échec. Cela ne peut qu’accentuer l’appauvrissement de la population et l’isolement du pays. Les personnes qui parlent de cette monnaie n’ont aucune notion en économie. Elles concourent à la destruction de notre propre nation.

Pensez-vous qu’on peut considérer Laurent Gbagbo comme l’otage d’un groupe de personnes, d’une ethnie ou d’une tribu ?

Non, je ne le pense pas. Il est quand même responsable de ses actes, il est l’animateur d’un parti et d’un mouvement politiques. Mais ce que je veux dire, c’est qu’on ne doit pas maintenir les gens dans le mensonge et dans l’injustice.

Que pensez-vous des suggestions qu’aurait faites le panel des quatre chefs d’Etat dépêchés en Côte d’Ivoire de reprendre l’élection présidentielle ou de procéder à un partage du pouvoir ?

Je suis très sceptique par rapport à ces mesures. Le partage du pouvoir conduit à la mauvaise gestion du pays parce qu’il n’y a pas d’orientation claire ni de réelle prise de responsabilités. La société civile ivoirienne sait parfaitement la différence entre le bien et le mal. La Côte d’Ivoire n’est pas différente des autres pays. Elle a besoin d’être dirigée par un individu avec un gouvernement et une unicité de comportements déroulant un programme bien défini.

Comment Gbagbo arrive-t-il à rester au pouvoir en dépit de toutes les sanctions prises à son encontre et malgré le fait que la communauté internationale, dans sa grande majorité, reconnaisse Alassane Ouattara comme président élu ?

La raison est que Gbagbo est dur de caractère (rires) et il continuera de se maintenir ainsi. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans l’histoire à connaître ce genre de situation. Il y a eu Eyadema père au Togo, Mugabe au Zimbabwe et Kibaki au Kenya. Dans un autre registre, vous avez Kadhafi par exemple. Donc les exemples foisonnent.

Si tous ces dirigeants se sont maintenus au pouvoir, qu’est-ce qui pourra donc faire partir Laurent Gbagbo ?

Je ne sais pas. Je pense qu’il y a pas mal d’acteurs politiques et diplomatiques qui lui demandent de partir. Mais est-ce pour autant qu’il va finir par céder? Je n’en ai aucune idée. Vous me posez une question à laquelle je ne saurai répondre.Tout ce que je sais, c’est que ce sont les Ivoiriens qui sont les vrais perdants dans cette crise. Et si Laurent Gbagbo aime la Côte d’Ivoire, il saura faire en sorte de redonner le sourire aux Ivoiriens.

Laurent Gbagbo dit mener un combat contre le néocolonialisme et cela séduit certains chefs d’Etat comme le Sud-Africain Jacob Zuma…

Le néocolonialisme est un concept qui, à mon avis, n’existe plus. C’est un combat des années 1970. Nous sommes en 2011, le monde a changé, il n’est plus dans une logique de confrontation mais plutôt de coopération. Les blocs Est-Ouest ont disparu et les peuples se battent aujourd’hui pour exister économiquement et construire leur développement. Le fait de se maintenir au pouvoir pendant des décennies en évoquant un combat contre le colonialisme est une manière de coloniser son peuple. C’est pour justifier une situation dictatoriale. Le véritable patriote est celui qui arrive à assurer l’économie de sa patrie, offrir une éducation décente, un système de santé pour tous, des infrastructures sociales de qualité. Le seul patriotisme qui vaille est celui économique.

Etes-vous de ceux qui pensent que seule la force peut faire partir Laurent Gbagbo ?

La crise ivoirienne est revenue à son point de départ. Les acteurs ont été peut-être permutés, mais on se retrouve en face de deux camps qui se battent, l’un pour la conservation du pouvoir et l’autre pour sa conquête. Peut-être faut-il envisager qu’ils se battent jusqu’à ce que l’un des deux remporte la victoire. Une chose est sûre, c’est qu’on ignore tous l’issue de la guerre. Comme le disait le général Mc Arthur, «seuls ceux qui sont morts ont connu la fin de la guerre».

Quelle comparaison pouvez-vous établir entre les régimes Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo ?

J’ai passé ma jeunesse sous la gestion du président Houphouët et tout ce qui existe aujourd’hui en Côte d’Ivoire a véritablement été construit par lui. Si vous regardez bien, rien d’important, de grand, n’a été réalisé depuis 1985 en Côte d’Ivoire. Peut-être que la seule grande erreur d’Houphouët a été de rester trop longtemps au pouvoir. Et après sa mort, malheureusement, il y a eu des tâtonnements. Le leadership ne s’est pas transmis comme il le fallait. Ceux qui sont arrivés ont dû réapprendre le leadership, ils ont commis énormément d’erreurs et nous nous sommes retrouvés plongés dans cette crise.Indépendamment de cela, le président Houphouët avait pour souci premier le bien-être de son peuple. Il disait lui-même qu’il préférait l’injustice au désordre. Selon lui, on peut toujours réparer l’injustice mais le désordre, quand il s’installe, on ne sait pas forcément comment y mettre fin. Mais quand il est arrivé à la tête du pays, la Côte d’Ivoire comptait moins de 4 millions d’habitants et à sa mort, elle en comptait près de 14 millions. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire abrite plus de 20 millions d’âmes. C’est un pays qui avait atteint un niveau de développement appréciable et qui était en droit d’atteindre le prochain niveau, mais qui malheureusement, pour des querelles politiques a fait machine arrière. Depuis cette époque, nous avons sombré dans une instabilité qu’on n’aurait jamais imaginée. C’est dire que nous regrettons tous l’époque d’Houphouët, on aurait aimé trouver un Houphouët moderne.

Alassane Ouattara représente t-il pour vous ce Houphouët moderne ?

C’est l’exercice du pouvoir qui le dira. J’espère qu’il va pouvoir remplir son mandat. J’espère aussi qu’au cours de son mandat, il saura être à la hauteur des nombreuses attentes de la population ivoirienne et permettre à la Côte d’Ivoire de renouer avec le processus de développement et lui faire rattraper le retard occasionné depuis une quinzaine d’années maintenant.

Pourtant, il est considéré par certains comme le candidat de l’étranger…

«Président de l’étranger», cela ne veut rien dire. Je pense que plus vous avez d’amis, mieux vous êtes armés. La Côte d’Ivoire ne pourra pas se reconstruire toute seule, elle aura besoin d’une aide extérieure importante pour reprendre son processus de développement. Et si le président entrant (Alassane Ouattara, NDLR) a des appuis extérieurs, ce sera tant mieux pour la Côte d’Ivoire, qui doit retrouver sa place dans le concert des nations. Aujourd’hui, aucun pays ne peut vivre isolé. On ne peut pas blâmer l’étranger et se plaindre qu’on ne nous achète pas notre cacao, notre pétrole. Nous sommes interdépendants. Alassane Ouattara vient de perdre presque quatre mois de son mandat et on ne voit toujours pas le bout du tunnel. C’est à cause de cette situation de blocage. Il faudrait qu’on sorte rapidement de cette impasse. Ouattara sera peut-être le grand gagnant ou au contraire le grand perdant. Ou alors, ce sera peut-être Laurent Gbagbo qui sera le grand gagnant ou au contraire le grand perdant. Comme je vous l’ai dit, il y a des exemples de dirigeants qui ont perdu les élections mais sont restés au pouvoir. Seul l’avenir nous le dira. Mais la crise n’est pas résolue.

Le sera-t-elle un jour ?

Ni vous, ni moi ne sommes éternels… Les profiteurs de la crise ivoirienne passeront un moment ou un autre. L’histoire ne retiendra d’eux que leur caractère de destructeur par rapport à celui de bâtisseur du président Houphouët. D’autres prendront le relais et reconstruirons la Côte d’Ivoire comme cela se doit. On ne peut pas parler de la crise en Côte d’Ivoire sans évoquer le rôle joué par le président Blaise Compaoré qui, de pyromane est passé à grand réconciliateur, avant d’être aujourd’hui récusé par le camp Gbagbo.Le président Compaoré est pourtant celui qui nous a conduits à l’élection. Il a rempli sa mission de facilitateur. L’élection s’est bien déroulée dans l’ensemble, aussi bien au premier qu’au deuxième tour. Malheureusement, les choses se sont terminées en queue de poisson. Je pense que si Gbagbo avait clairement gagné l’élection, lui et son camp auraient adulé Blaise Compaoré en disant qu’il a tout réglé. Mais comme son camp a perdu, il diabolise Blaise Compaoré aujourd’hui. C’est dommage et intellectuellement malheureux.Cependant, on a voulu, dans l’approche de résolution de la crise ivoirienne, trop miser sur les élections. Il aurait fallu peut-être élaguer un ensemble de problèmes existants, notamment la faiblesse de nos institutions. Avec cette élection, on s’est retrouvés, au final, face à une crise institutionnelle dans laquelle le conseil constitutionnel et la Commission nationale électorale se sont opposés. C’est parce que les institutions sont faibles. Un pays comme la Belgique a fait presqu’une année sans gouvernement, mais le pays tourne. Quand aux Etats-Unis, ils ont mis plus d’un mois pour déterminer le vainqueur d’une élection présidentielle, le pays a tourné! Idem pour l’Allemagne. Tout se passe bien, simplement parce que les institutions sont plus fortes que les hommes.

Morin Yamongbè

Fasozine.com

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