Les émeutes du pain dans le monde, consécutives à la hausse du prix des céréales et notamment du blé, ont engendré chez nos gouvernants un syndrome dont la conséquence au Burkina a été le refus par le gouvernement de la hausse qualifiée d’unilatérale du prix du pain décidée par les boulangeries le 1er janvier dernier. Sans en nier la justesse, le gouvernement estime en effet qu’ » il n’est pas opportun de procéder à une hausse de prix en ce moment « . Mais pour tenir compte des difficultés de la profession qui sont réelles, le gouvernement a pris des mesures qui sont ni plus ni moins qu’un pis aller.
La décision de porter le prix de la baguette de 200g de 130 à 150FCFA à partir du 1er janvier 2012 avait provoqué la grogne générale au sein des consommateurs. Le gouvernement s’est vite empressé de la rapporter tout en rappelant les termes de l’arrêté du 2 octobre fixant le prix de vente de la baguette de pain. Sur les quatre catégories de baguette concernées par l’arrêté, le gouvernement insiste sur les baguettes de 180 et 200grammes dont » il est fait obligation aux boulangers de produire régulièrement et en quantité suffisante » pour les consommateurs de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso. On peut constater que la mesure gouvernementale n’a pas supprimé la hausse sur la baguette de 200g. Il a simplement imposé une baguette de 180g au taux ancien de 130FCFA. Résultat de la manœuvre, on a sur le marché deux pains de poids sensiblement égal à des prix sensiblement différents. Pour le consommateur, rien n’a changé, mais le boulanger lui se trouve à la case départ, parce qu’il ne peut pas vendre la baguette de 200grammes qui coûte bien plus cher. Ce faisant, le gouvernement évite la fronde sociale, tout en donnant l’impression de protéger les consommateurs de la »cupidité » des boulangers. Pourtant, les choses sont loin d’être aussi simples. Depuis 2007, la question de la hausse du prix du pain était devenue inévitable. Le coût du blé a connu une hausse vertigineuse entrainant l’augmentation du prix du pain dans tous les pays de l’UEMOA. A titre d’illustration, pendant qu’au Burkina le prix de la baguette de 200g était de 120F, il était déjà de 162F au Sénégal, 150 en Côte d’Ivoire, 124 au Mali et157 au Niger (cf mission d’étude comparative du niveau et de l’évolution des prix entre le Sénégal et les pays de l’UEMOA du 27 avril au 23 mai 2008.)De l’avis d’un patron de boulangerie à Ouagadougou, tous les éléments entrant dans le prix du pain sont en hausse, en particulier la farine dont la hausse oscille entre 50 et 55%, sans compter la levure, les améliorants et le carburant. La hausse de 5F réclamée alors en guise de compensation ne couvrait même pas, selon lui, celle du carburant. Les boulangers s’étaient contentés de cette hausse de 5F, disait-il, dans l’espoir que le gouvernement fera un geste en supprimant la TVA, comme c’est le cas dans nombre de pays de l’UEMOA et particulièrement au Sénégal où la TVA de 18% et la taxe à l’importation ont été supprimées. Au Burkina, le gouvernement semble plutôt avoir misé sur les petites querelles entre boulangers pour reporter les décisions nécessaires à la survie des boulangeries. La conjoncture socio-politique depuis la grave crise sociale de 2011 rend difficile une mesure de hausse sur un produit de grande consommation tel que le pain. La seule ville de Ouagadougou consommerait aujourd’hui plus de 300 000 pains par jour. Est-ce pour cette raison que le gouvernement n’ait d’yeux que pour les consommateurs de Ouaga et Bobo ? On peut le croire. Mais alors jusqu’à quand une mesure autoritaire ne se fondant pas sur des considérations économiques peut-elle tenir la route? C’est en effet la question que l’on se pose au moment où les acteurs de la petite boulangerie s’interrogent sur l’avenir de leur profession.
La petite boulangerie en péril
Au Burkina Faso, le groupe HAJJAR domine le secteur de la boulangerie avec une trentaine d’unités de production. A côté de ce groupe, on compte une quarantaine de petites boulangeries d’exploitation artisanale réparties entre divers propriétaires. Si leur taille les rend fragiles face au marché des matières premières où les prix sont en constante hausse, en revanche, elles ont vocation à utiliser beaucoup de main d’œuvre, ce qui contribue à résorber quelque peu le chômage. Malheureusement, l’inorganisation de la filière engendre une anarchie dont seuls les plus forts (ceux qui ont un monopole de fait) tirent leur épingle du jeu. En effet, selon une étude de coût effectuée par l’Union des Fondateurs de Boulangeries du Faso (UFBF), le coût de production de la baguette de 200grammes s’élève à 115, 77FCFA. Celle-ci est vendue à 130FCA avec une ristourne de 30FCFA au revendeur, ce qui ramène le prix de vente net à 100FCFA. C’est une perte sèche pour les boulangers de près de 20FCFA. Une situation intenable qui ne perdure que grâce à la combinaison de plusieurs facteurs qui concourent au désordre et à l’anarchie sur le marché du pain. En effet, conscient des failles de sa mesure, le gouvernement a instauré une tolérance de plus ou moins 5% sur le poids de chaque type de pain. Ce qui pousse le boulanger qui est déjà perdant à fausser systématiquement le poids. Ainsi le pain de 180 grs par exemple pèsera en réalité 175grs et pourquoi pas moins. Par ailleurs, l’absence de règlementation concernant les remises instaure une disparité de fait de celles-ci instaurant une concurrence déloyale entre les boulangers. Ainsi, il n’est pas rare que des boulangers accordent des remises de 40F aux revendeurs créant une situation de dumping absolument dommageable aux petits boulangers. Tout se passe comme si le gouvernement travaillait à favoriser les monopoles dont la conséquence ne peut être que la mort de la petite boulangerie. Dans un aide-mémoire transmis au ministre du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat, les patrons des petites boulangeries s’insurgent contre » la confusion entretenue sur les métiers de meunier, de boulanger, d’importateur de farine boulangère, de grossiste et de détaillant. » Ils font remarquer que dans tous les pays membres de l’UEMOA, c’est seulement au Burkina qu’un seul et même opérateur économique peut exercer toutes ces fonctions à la fois. Une allusion claire à Rimon HAJJAR, le grand patron du groupe HAJJAR qui domine presque sans partage le secteur du pain.
Vers la création d’une Fédération des Boulangeries
La position outrageusement dominante du groupe Hajjar sur le secteur du pain entraine une double conséquence négative pour les acteurs de la petite boulangerie. Il lui est reproché de manquer d’enthousiasme, voire de réelle solidarité vis-à-vis des initiatives engagées par les boulangeries sur la tarification du pain et les autres avantages souhaités par la profession. L’octroi anarchique des remises aux revendeurs, » les distributions gratuites et massives de pain organisées périodiquement » sont autant de pratiques qui lui sont reprochées. Mais alors dans quel intérêt le ferait-il ? Pour s’assurer le monopole sur le pain, répond sans hésiter un patron d’une petite boulangerie. Que le groupe HAJJAR travaille à dominer le marché peut paraitre normale. Dans les affaires, c’est moins le sentiment que l’intérêt qui prime. Mais que l’Etat qui doit règlementer et réguler le marché s’illustre par la complaisance et le laxisme, il y a de quoi s’offusquer de ce laisser-aller. Un bon chef, dit-on, est à la fois juste et ferme. Quand l’autorité s’illustre par des décisions à la limite de l’arbitraire, elle court le risque d’installer la défiance. Il ne semble pas qu’on en soit loin aujourd’hui tant l’état d’esprit est plus que jamais à la lutte. Il y a désormais au Burkina deux organisations patronales dans le secteur de la boulangerie. Convaincus que s’ils ne se donnent pas la main, ils mettront la clé sous la porte, les petits patrons veulent s’émanciper de la tutelle de l’UFBF et reprendre leur destin en main. C’est le seul moyen à leurs yeux de défendre leurs intérêts. Avant même que l’organisation n’ait une reconnaissance officielle, elle a signifié au gouvernement la décision de suspendre la participation de ses membres aux négociations sur le projet de convention collective sectorielle des boulangeries et pâtisseries du Burkina. Elle dit aussi refuser d’endosser les engagements financiers pris par le président de l’UFBF d’augmenter les salaires des boulangers de 3% à partir du 1er janvier 2012. Ceux-ci reposaient sur la promesse faite par le gouvernement de réviser le prix du pain : » la santé financière précaire et déplorable de nos boulangeries limite considérablement notre bonne volonté de prendre des engagements financiers en matière de rémunération au-delà de ceux que nous assumons actuellement « . Il faudrait bien que le gouvernement se décide à prendre les choses en main. Le secteur souffre en effet cruellement de son inorganisation alors qu’il est potentiellement source d’emplois. Un audit indépendant du secteur pourrait permettre de mieux évaluer la situation de ce secteur et de prendre des mesures salutaires.
Réalisé avec l’appui de la CISV et du réseau des journalistes de la région du Piémont
| Les vendeurs détaillants évoluent dans l’informel Auxiliaires incontournables des boulangeries, les revendeurs de pain occupent une place centrale dans la commercialisation du pain. Grâce à eux, le pain arrive au consommateur. Le chiffre d’affaires des boulangeries dépend largement du dynamisme de ce groupe d’où la polémique qui se développe à leur propos. L’absence de règlementation sur les remises laisse en effet le champ libre à chaque opérateur. Plus votre remise est intéressante, plus les revendeurs se bousculent chez vous et plus votre pain est enlevé et c’est cela la logique du gain. Et les gains sont si importants que certains boulangeries, les plus faibles, ont le sentiment de travailler pour les revendeurs. Sur la baguette de 200grammes vendue à 130F, la remise atteint 40F dans certaines boulangeries, soit 40% du prix de la baguette. En plus de cela, certaines boulangeries organisent des distributions gratuites de pain à des revendeurs et offrent des possibilités de crédit maison. Le gouvernement a fixé le prix du pain à Ouagadougou et à Bobo, mais il n’a pas déterminé de prix pour les autres localités. Normalement, il aurait dû déterminer un différentiel transport pour éviter les prix fantaisistes. On note par exemple que dans une localité comme Sapouy, situé à moins de 100km de Ouagadougou, la baguette de 130F est vendue à 150F. Le bénéfice est énorme. Malheureusement, les revendeurs n’ont aucun statut et beaucoup d’entre eux échappent au fisc. En mettant de l’ordre dans le secteur, la profession des revendeurs pourrait être mieux organisée avec des emplois stables et de possibles améliorations des conditions de travail. L’Etat de son côté y trouvera de nouvelles sources de recettes. Mais en laissant faire, l’Etat condamne la petite boulangerie à disparaitre faute de moyens conséquents pour résister à la concurrence sauvage. Avec la disparition des petits, les grands seront en situation de dicter leur loi et on s’apercevra en ce moment là de ce qu’on aura perdu. |
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