«« Made by China » est un livre de Jean-François Dufour, paru aux Éditions Dunod qui présente les principaux secteurs de développement de l’industrie chinoise (textile, électronique, télécoms, automobile, aéronautique, énergie…) et les groupes qui les dominent. L’ouvrage offre une approche du paysage industriel chinois et permet de comprendre les enjeux de leur volonté de conquête.»
Jean-François Dufour a fondé et dirige depuis 2005 la société de conseil stratégique DCA-Chine-Analyse et le site chine-analyse.com. Il était auparavant président du conseil d’administration des éditions du commerce international et directeur de publication du mensuel Pratic Export. De 1995 à 2000, il a travaillé pour de nombreux magazines et est également l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Asie et la Chine.
Vous ne connaissez sans doute pas leur nom mais leurs produits ont envahi la planète. Autodidactes ou élèves des meilleures universités, piliers du Parti communiste ou héritiers d’anciens opposants au régime, ces hommes et femmes dirigent les géants chinois qui figurent parmi les plus grosses entreprises mondiales. Découvrez leur parcours grâce à huit extraits du livre « Made by China », de Jean-François Dufour.
Zhang Ruimin conduit Haier à la baguette
Zhang Ruimin est le patron de Haier, le numéro un mondial de l’électroménager devant Whirlpool avec une part du marché global supérieure à 6 %.
Ancien garde rouge, il contraint les coupables de fautes professionnelles à une autocritique devant leurs collègues
« Né en 1949 au Shandong, Zhang Ruimin est peut-être le patron le plus connu en Chine. En 1966, la Révolution culturelle le voit abandonner le lycée et entrer dans les Gardes rouges. Il manœuvre cependant assez habilement pour éviter d’être envoyé à la campagne quand le mouvement est repris en main, et intègre en 1968 un atelier de mécanique dont il va gravir lentement les échelons.
En 1975, il intègre également le Parti communiste chinois. Devenu vice-directeur du département de l’électroménager de la municipalité de Qingdao, il se voit confier en 1984 la relance d’un atelier de fabrication de réfrigérateurs en faillite.
Une de ses premières actions, et la clé de voûte de sa légende, consiste à faire rassembler les 80 réfrigérateurs défectueux, sur 400 que compte le stock de l’atelier à son arrivée, et à contraindre les ouvriers à les détruire à coups de masse, pour leur imposer l’idée de la nécessité de la qualité.
Dans les années suivantes, alors que la Chine construit l’économie de marché socialiste, Zhang en met en œuvre une interprétation très personnelle dans son usine. Le manager établit un système d’intéressement, avec des salaires indexés sur les résultats commerciaux des lignes de produits. L’ancien garde rouge contraint les coupables de fautes professionnelles à une autocritique devant leurs collègues. Les résultats convainquent en tout cas les autorités municipales, qui chargent Zhang de restructurer l’ensemble du secteur électroménager de Qingdao, aboutissant à la création de Haier en 1991. Membre suppléant du Comité central du Parti communiste chinois depuis 2002, Zhang a été le premier patron chinois invité à donner des séminaires à l’université américaine Harvard (Massachusetts). »
Hou Weigui, le discret patron d’un géant des télécoms
Hou Weigui est le président de ZTE, qui avec 70 000 salariés est l’un des plus gros équipementiers de téléphonie, numéro deux mondial des serveurs d’appel, numéro trois des équipements de réseaux en fibre optique.
« Né en 1942, le patron de ZTE est connu pour sa discrétion autant que sa frugalité. Les apparitions dans les médias du président du cinquième équipementier de télécommunications mondial sont rares, ses costumes sont bon marché et ses voyages d’affaires se font en classe économique. Directeur à Xian d’un laboratoire de recherches du ministère de l’Aéronautique (disparu depuis), il émigra en 1984 à Shenzhen pour prendre la direction d’une entreprise créée par cette institution pour développer des semi-conducteurs et qui deviendra ZTE.
Réputé pour son caractère affable, Hou Weigui, qui déclara ne pas comprendre l’intérêt de recourir à des cabinets de consulting qui observent le marché qu’il construit, l’est aussi pour sa vision stratégique et ses qualités d’endurance. Après avoir fait de ZTE le numéro cinq mondial de la fabrication d’équipements de télécommunication comme de téléphones portables, son objectif est d’en faire une marque reconnue sur le marché international. »
Terry Gou, le milliardaire qui fournit Apple
Terry Gou dirige le groupe Honhai, plus connu sous le nom de sa filiale Foxconn. Ce dernier emploie plus de 300 000 ouvriers et fabrique les produits Apple, les consoles Wii ou PS3, les ordinateurs assemblés pour les américains Dell et HP ou les téléphones portables de Nokia.
Les 6 milliards de dollars auxquels est estimée sa fortune personnelle représentent 1,5 million d’années de salaire d’un ouvrier. Ce « drogué du travail » a démarché lui-même des clients dans 32 Etats américain
« Né en 1951 à Taiwan, où sa famille avait émigré deux ans plus tôt avec l’armée de Tchang Kaï-chek défaite à l’issue de la guerre civile chinoise, Gou Taiming , plus connu sous son nom anglicisé de Terry Gou, est un associé encombrant pour le gouvernement chinois.
Le patron du groupe HonHai, homme le plus riche de Taiwan, est en effet un symbole extrême du capitalisme le plus inégalitaire. Les 40 km2 de parc, qui entourent le château qu’il s’est acheté en République tchèque, représentent dix fois la surface de Foxconn City, principal complexe industriel de son groupe en Chine, sur lequel s’entassèrent jusqu’à 300 000 ouvriers. Et les 6 milliards de dollars auxquels est estimée sa fortune personnelle représentent 1,5 million d’années de salaire d’un de ces ouvriers, même après les « généreuses » augmentations concédées sous la pression en 2010…
Mais Terry Gou est aussi l’employeur de plus de 1 million de personnes en Chine. Fondateur de sa société, en 1974, grâce à un prêt de 7 500 dollars de sa mère, il est trente ans plus tard à la tête d’un empire qui réalise 80 milliards de dollars de chiffre d’affaires (en 2010), et qui joue un rôle déterminant dans le fonctionnement de l’industrie électronique mondiale.
Ce « drogué du travail », qui passe 16 heures par jour au bureau, est arrivé à ce résultat en démarchant lui-même des clients dans 32 États américains au début des années 1980, en ouvrant sa première usine en Chine en 1988 et en allant chercher à la Bourse de Taipei, à partir de 1991, les moyens de poursuivre son gigantesque développement sur le continent. »
Dong Mingzhu, une dame de fer très médiatique
Dong Mingzhu est à la tête de Gree Electric Appliance, le numéro un mondial des climatisations à usage résidentiel, avec un chiffre d’affaires de 9 milliards de dollars en 2010.
Elle mêle charme et menaces vis-à-vis des distributeurs
« Née en 1954 à Nankin, Dong Mingzhu est une des femmes d’affaires les plus célèbres de Chine, notamment grâce au succès de son autobiographie, qui servit de base à une série télévisée. Veuve à 35 ans, Mme Dong fait un choix qui s’avérera sans concession : celui de sa carrière. En 1990 elle quitte donc le delta du Yangtze – et son fils de 3 ans, qu’elle ne reverra plus qu’épisodiquement – pour descendre chercher du travail dans le Guangdong. Elle trouve ce travail dans une petite entreprise, qui deviendra grâce à elle le numéro un mondial des climatiseurs.
Envoyée comme agent commercial dans la province reculée de l’Anhui, Dong Mingzhu se fixe pour première mission de récupérer les impayés accumulés auprès des distributeurs locaux. Elle n’hésite pas pour cela à camper – au sens littéral du terme… – devant les bureaux des récalcitrants. Elle impose ensuite le pré-paiement des produits livrés aux distributeurs, malgré la levée de boucliers de ses collègues qui craignent de voir leurs commissions baisser. Ses résultats lui valent d’être remarquée par le président de Gree et propulsée à la direction commerciale du groupe en 1994. Elle y déploie une stratégie mêlant charme et menaces vis-à-vis des distributeurs, qui fait décoller les ventes de Gree.
Nommée directrice générale du groupe en 2001, et parallèlement membre du Congrès national du peuple en 2003, Dong Mingzhu affirme ne pas avoir pris un jour de congé en vingt ans. Elle s’est déjà fixé un nouvel objectif : dupliquer le succès domestique de Gree à l’international. »
Li Rucheng, le paysan devenu empereur du textile
Li Rucheng est à la tête de Youngor, le numéro un mondial de l’habillement pour hommes sous marque propre, avec un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars en 2010.
Li Rucheng fit partie des lycéens envoyés se « rééduquer » à la campagne.
30 ans après son arrivée dans un atelier de couture, il emploie plus de 50 000 salariés
« Né en 1951 à Shanghai, Li Rucheng fit partie des lycéens déscolarisés pendant le chaos de la Révolution culturelle (1966- 1969), qui furent envoyés à la fin de celle-ci se « rééduquer » à la campagne. Le futur patron de Youngor commença donc par être paysan pendant quinze ans, jusqu’à ce qu’il soit affecté en 1980 à un atelier textile. La légende veut que Li ait sauvé cet atelier de la fermeture en 1982, en prenant l’initiative d’un long voyage de prospection dans le nord du pays, dont il revint avec les commandes nécessaires au maintien de l’activité.
Propulsé par ce fait d’armes à la direction de l’usine, il présidera à sa croissance comme sous-traitant, puis sous ses propres marques à partir de 1990. rente ans après son arrivée dans un atelier équipé de 20 machines à coudre, Li Rucheng en a fait un groupe qui emploie plus de 50 000 salariés – et dont les 8,5 % du capital qu’il détient, s’ils ne le classent pas aux premiers rangs des millionnaires chinois, lui assurent des vieux jours sans commune mesure avec ceux de ses débuts de carrière. »
Wang Chuanfu, un ambitieux qui dérange
Wang Chuanfu est le directeur de BYD, un des leaders des batteries électriques pour les voitures et les téléphones portables et premier constructeur automobile chinois.
« Né en 1966, orphelin dès ses années de lycée, Wang Chuanfu représente le modèle de succès privé que les autorités chinoises sont prêtes à encourager – dans certaines limites. Chercheur en électronique dans le secteur public, il se lance à son compte à 29 ans, créant à Shenzhen une entreprise qui va s’imposer parmi les premiers producteurs mondiaux de batteries rechargeables, avant de se diversifier dans l’automobile. Acronyme de « Build Your Dreams » (construisez vos rêves) selon son service marketing, BYD pourrait plus prosaïquement signifier « Bring Your Dollars » (amenez vos dollars) selon une boutade attribuée à M. Wang lui-même…
Le message passe en tout cas auprès du mythique investisseur américain Warren Buffet , qui prend 10% de son capital en 2008. L’opération fait, au moins temporairement, de Wang Chuanfu l’homme le plus riche de Chine en 2009. En 2010 cependant, les grands projets d’expansion des capacités de production de BYD sont bloqués plusieurs mois, dans le cadre d’une enquête administrative. Les limites de sa liberté de manœuvre, et de croissance, lui sont clairement rappelées par Pékin. »
Li Shufu manœuvre pour étendre son empire automobile
Li Shufu dirige Geely, le onzième constructeur automobile chinois qui a racheté la marque suédoise Volvo en 2010.
Symbole du secteur privé, Li a cependant toujours pris soin de bien s’insérer dans son environnement politique
Lorsque Li Shufu s’est assis dans le fauteuil de président du conseil d’administration de Volvo en 2010, il a accédé à la tête d’une entreprise qui avait sorti sa première automobile, en 1927, soixante-dix ans avant la création du groupe Geely , propriété de Li et deuxième constructeur automobile privé chinois (derrière BYD).
Le symbole, fort pour l’industrie chinoise, l’était aussi pour ce fils de paysans né dans le Zhejiang en 1964. Diplômé de l’Institut polytechnique de Harbin en 1984, Li Shufu revient dans sa province natale pour y créer un atelier fabriquant des composants pour réfrigérateurs, puis des motos. En 1997, il contourne l’impossibilité pour un entrepreneur privé, à cette époque, d’accéder au marché automobile, en rachetant un atelier public en faillite, avec la licence duquel il construit sa première usine, et ses premières voitures l’année suivante.
Symbole du secteur privé, Li a cependant toujours pris soin de bien s’insérer dans son environnement politique : s’il n’est pas membre du Parti communiste, il est en revanche délégué à la branche régionale de la Conférence consultative politique du peuple chinois, et membre de l’équipe municipale de Taizhou, siège du groupe Geely. Seul l’accord implicite de Pékin a permis à Geely, en 2010, de racheter Volvo à l’américain Ford. »
Fu Chengyu, une valeur sûre à la tête de la plus grosse entreprise chinoise
Fu Chengyu est à la tête de Sinopec, cinquième plus grosse entreprise mondiale, numéro deux chinois de l’extraction et troisième raffineur mondial.
« Entreprise chinoise au chiffre d’affaires le plus important, Sinopec est une entité éminemment stratégique. L’arrestation rocambolesque, en 2006, de son président Chen Tonghai, intercepté à l’aéroport de Pékin alors qu’il allait fuir à l’étranger, avec 30 millions de dollars sortis de différents comptes alimentés par des commissions occultes, n’en fut que plus embarrassante. La condamnation à mort avec sursis de Chen a donc été suivie d’une politique attentive de nominations à la tête du premier raffineur national. Sa présidence a été récupérée en 2007 par Su Shulin , alors âgé de 45 ans seulement. Ancien responsable de l’exploitation du champ pétrolier de Daqing, Su n’a cependant fait à Sinopec qu’une escale dans une carrière politique, puisqu’en 2011 il a quitté le groupe pour prendre les fonctions de gouverneur de la stratégique province du Fujian (située face à Taiwan).
Sa succession a été assurée par Fu Chengyu, transféré de la présidence de CNOOC à celle de Sinopec. Né en 1948, Fu ne présente pas seulement des garanties professionnelles, associées à dix ans de développement réussi du troisième pétrolier chinois. Il dispose également de garanties politiques, liées à ses fonctions de membre de la Commission centrale de contrôle de la discipline du Parti communiste chinois. »
Réalisé par Céline DELUZARCHE, Journal du Net
«« Made by China » est un livre de Jean-François Dufour, paru aux Éditions Dunod qui présente les principaux secteurs de développement de l’industrie chinoise (textile, électronique, télécoms, automobile, aéronautique, énergie…) et les groupes qui les dominent. L’ouvrage offre une approche du paysage industriel chinois et permet de comprendre les enjeux de leur volonté de conquête.»




