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Affaire SIBEA : Plus de 200 employés menacés de licenciement à cause d’un conflit de famille

La famille Compaoré ne s’entend plus sur la gestion de leur société de vente de produits Jumbo. Des milliards sont en jeu. Celui qui était le PDG, Ali Compaoré, est mis en cause. Les autres membres de la famille et autres actionnaires le soupçonnent d’avoir organisé l’endettement de la société pour le mettre en difficulté avec son partenaire espagnol qui lui fournit les matières premières et des produits finis de marque Jumbo. Tout ça au profit de sa société personnelle qui a évolué sous les ailes protectrices de SIBEA.

La société industrielle burkinabè d’épices et d’aliments (SIBEA) ne vend plus les produits Jumbo depuis mai 2011. Ses employés (plus de 200) sont au chômage technique. Ils ne perçoivent plus leur salaire depuis le mois de juin. Tout s’est accéléré dans le mois de mai. Depuis 2000, la société a décroché un gros marché avec un partenaire espagnol du nom de PASA basé à Barcelone. Le contrat stipule que la société burkinabè est détentrice exclusive de la marque Jumbo au Burkina Faso. L’espagnol fournit à son partenaire burkinabè des produits Jumbo constitués de matières premières et de produits finis. La SIBEA qui possède une usine à Kossodo transforme les matières premières fournies par son partenaires et se charge de les commercialiser avec les autres produits finis livrés par PASA, le tout estampillé Jumbo. Pour les travailleurs, tout se passe bien jusqu’au mois d’avril. Courant avril, l’usine connait une rupture de matières premières. Les produits finis qui devraient arriver d’Espagne ne sont pas non plus livrés. A leur grande surprise, ils constatent, courant mai, que les produits Jumbo qu’ils attendaient sont en fait arrivés, mais sont distribués par une autre société sur le marché. Leur surprise sera encore plus grande quand ils se rendent compte que cette société appartient à leur PDG Ali Compaoré. Ils forment un comité de crise et demande à rencontrer le PDG. Au cours de cette rencontre, le PDG donne deux informations capitales : la première est relative à la perte par SIBEA du monopole de la vente des produits Jumbo pour non paiement d’une dette à l’égard du partenaire espagnol ; une autre société aurait obtenu un contrat d’achat vente avec PASA, ce qui explique la présence du produit sur le marché. L’autre information, c’est la nomination d’un Directeur général pour gérer l’entreprise. Le PDG ne dit pas que c’est son entreprise qui a décroché le marché. Mais le secret est vite découvert par les autres actionnaires, ses frères et sœurs pour la plupart. Le comité syndical constate également qu’il débauche certains travailleurs de SIBEA au profit de ECF, une entreprise personnelle transformée rapidement en société anonyme sur les papiers.

ECF/PASA : un contrat suspect

Ce qui est incompréhensible pour les actionnaires et les travailleurs, c’est comment le partenaire espagnol PASA a pu faire confiance au même Ali Compaoré dont la gestion a conduit à la rupture du contrat avec SIBEA ? Les responsables de PASA peuvent-ils ignorer que c’est la même personne qui est à la tête de ECF ? La réponse est non. Certains responsables de PASA Afrique seraient de mèche avec lui. La compagne du responsable de PASA au Burkina, Dany Jean Luc est embauchée à ECF comme directrice générale par exemple. Par ailleurs, toutes les tentatives de règlement à l’amiable de la dette (environ trois milliards F CFA) se sont heurtées au refus des mandataires de PASA. Les actionnaires de SIBEA avaient proposé de céder le bâtiment de l’usine à PASA pour une valeur estimée à un milliard de CFA ; donner son aval pour la réalisation de la caution bancaire constituée à la BNP Paribas à Barcelone au profit de PASA à hauteur de 1 413 000 000 F CFA ; constituer une caution bancaire de l’ordre de 1 300 000 000 F CFA sur la base de biens immobiliers, notamment le siège de SIBEA et un collège, réalisable au bout de trois ans ; déduire la créance de PASA, antennes Mali, Niger et Sénégal vis-à-vis de la SIBEA qui s’élève à 255 196 622 F CFA dans ses livres. D’autres mesures ont été prises par les actionnaires de SIBEA , entre autres l’ouverture d’un compte spécial dédié à PASA afin de prévenir les ruptures de stocks et de dettes auprès de PASA. Le compte sera approvisionné régulièrement et suffisamment pour 90 jours de stocks et servira uniquement aux opérations de règlements des factures PASA. Un responsable de PASA pourrait être co-signataire sur ce compte.

L’assemblée générale des actionnaires a également décidé de mettre de l’ordre dans la maison SIBEA en désignant un Directeur général ne faisant pas partie de la famille pour redresser la gestion de la société avec une définition de cahier de charges. La famille Compaoré ne devrait plus interférer dans la gestion courante afin de faciliter la tâche au DG. Les actionnaires décident par ailleurs de  » proscrire tout contrat de prestations entre la SIBEA et toute société dont un actionnaire et/ou administrateur de la SIBEA ou encore un quelconque membre de la famille en est propriétaire ou faisant partie du capital afin d’éviter tout conflit d’intérêt.  » Ces décisions impliquent de facto la mise à l’écart du PDG Ali Compaoré à la tête de la société et la fin du partenariat entre SIBEA et son entreprise personnelle ECF. Par ailleurs, on lui demande de justifier un manquant de deux milliards trois cent quatre vingt quatorze millions sept cent vingt deux mille cent vingt francs CFA (2 394 722 120 F CFA) et de rembourser 380 millions F CFA correspondant à la somme des produits Jumbo vendus par ECF et non versée à la SIBEA entre janvier et décembre 2010. D’autres mesures ont été prises dont la mise sur hypothèque des terrains et immeubles personnels et le renoncement à tout dividende jusqu’au remboursement intégral du reliquat de la dette. Toutes ces mesures ont été décidées en mai. Un Conseil d’administration extraordinaire a été convoqué pour le 18 août au siège de SIBEA à 16h.

Tensions et tractations

A l’approche de cette date, Ali Compaoré qui se prévale toujours de son titre de PDG fait des insertions dans les journaux pour informer de la tenue d’un autre conseil d’administration pour le 10 septembre.

Dans le même communiqué, il laisse entrevoir qu’il va se faire représenter à ce conseil. Mais les autres membres n’en ont pas tenu compte, ils maintiennent leur CA pour le 18 août. Mais dans la matinée de ce 18 août, Ali Compaoré dépêche trois gros gras au siège de la société. Un se poste l’entrée et les deux autres montent et font descendre manu militari le DG Christophe Samné. Ils changent également les serrures des bureaux. Le soir, les membres du CA ne pouvaient que constater. Ils ont néanmoins tenu leur réunion sur les bancs de la cour. Dans cette bagarre entre actionnaires, sinon entre membres d’une même famille, les travailleurs ont choisi leur camp, celui de ceux qui souhaitent le redressement de la société. Ali Compaoré va leur en tenir rigueur. Il fait convoquer le secrétaire général du Comité syndical CGT-B de SIBEA, Moumini Boly au commissariat de Boulmiougou le jour de ramadan, le 30 août. Le motif est qu’il aurait appelé les travailleurs à incendier le siège de sa société lors d’une conférence de presse tenue fin août à la Bourse du travail. Devant le manque de preuve et de témoin pour attester de ces allégations, le commissaire Nignan n’est pas allé loin dans l’interrogatoire. Mais tout laisse croire que c’est la pression des travailleurs qui se sont déplacés en masse (plus d’une centaine) pour accompagner leur SG au commissariat qui a porté ses fruits.

e dossier SIBEA/Ali Compaoré est à la justice. Un des complices de l’ex PDG serait incarcéré à la MACO. La SIBEA a-t-elle subi un complot visant à la liquider au profit de ECF avec la complicité de certains responsables de PASA ? Le jugement pourra nous situer sur cette rocambolesque histoire. Concernant la situation des travailleurs, l’Etat à travers le ministère du Commerce s’est engagé à ne pas les abandonner. Le ministre Kafando a instruit un de ses conseillers pour traiter le dossier et lui rendre compte. Aujourd’hui, le plus urgent pour les travailleurs, c’est de recevoir leurs arriérés de salaires pour s’occuper de la scolarité de leurs enfants.

Du père aux fils/filles, l’héritage en danger

Au début, c’était la Société commerciale Moussa et frères (Socomouf) créée par un riche commerçant burkinabè du nom de Moussa Compaoré. Elle a vu le jour en janvier 1989 et commercialisait des produits alimentaires. Avec un de ses frères militaire, le vieux Moussa gère l’entreprise jusqu’à son décès en 1996. Son frère va le suivre quelques années après. L’entreprise est donc entre les mains des héritiers. Plusieurs ont fait de bonnes études et voient la nécessité de transformer la société en une SA (société anonyme). Les actions sont ouvertes à d’autres personnes dont deux professeurs d’université. La société devient SIBEA SA. Les problèmes commencent quand Ali Compaoré refuse de céder sa place de PDG en 2005 comme convenu entre les membres de la famille qui souhaitaient une gestion tournante. On lui adjoint sa sœur pour gérer la société. Mais le courant ne passe pas entre les deux héritiers. La sœur finira par ne plus venir au bureau. Ali renforce ses positions et travaille à étoffer sa propre entreprise créée en 2004. L’Entreprise commerciale du Faso devient une sorte de succursale de SIBEA qui reçoit beaucoup de produits Jumbo pour vente. Les bilans font l’objet de disputes. Les deux professeurs sont un peu en retrait, laissant la famille gérer ses propres contradictions. Le point de non retour est atteint en décembre 2010 quand les autres actionnaires sont informés par le PDG Ali Compaoré que SIBEA est redevable à son partenaire PASA plus de trois milliards F CFA. Au même moment, la société enregistre un manquant de plus de deux milliards dans ses caisses. Dans la même période, ECF doit 380 millions F CFA à SIBEA. Ces sommes cumulées approchent curieusement la dette due à PASA. La société espagnole a résilié le contrat qui le liait à SIBEA pour s’engager avec ECF qui est aujourd’hui la société détentrice de l’exclusivité de la vente des produits Jumbo au Burkina. Cette société ne compte pas réembaucher tous les travailleurs de SIBEA qui se retrouvent au chômage technique. Seuls une dizaine d’agents ont été cooptés. Les autres sont suspendus aux tractations menées par le ministère du Commerce et du traitement de l’affaire à la justice.

Idrissa Barry

L’Evènement

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