L’effondrement d’un immeuble, dans la nuit du 12 au 13 septembre dernier, à Ouaga 2000 (un quartier chic de Ouagadougou) remet à jour les mauvaises conditions de construction de certains immeubles et les risques encourus par les ouvriers sur ces chantiers. Dans l’interview qu’il a accordée à Fasozine.com, Abdoul Karim Ouédraogo, coordinateur de l’Internationale du bâtiment et du bois, dénonce les patrons d’entreprises qui refusent la création de syndicats au sein de leurs sociétés et fustige le fait que les ouvriers ne bénéficient pas de sécurité sociale.
Fasozine.com: Comment expliquez-vous le fait que beaucoup de bâtiments en construction s’effondrent ces dernières années comme des châteaux de cartes ?
Abdoul Karim Ouédraogo: Le fait que des bâtiments en construction s’effondrent peut s’expliquer par diverses raisons. Il y a d’abord le manque de formation des ouvriers qui travaillent sur les chantiers. La plupart de ces ouvriers sont formés sur le tas. Sur 100 employés, on en trouve à peine deux ou trois qui sont passés par des écoles de formation en bâtiment. Ainsi, les non formés répètent ce qu’ils ont vu d’autres personnes faire plusieurs fois. Il y a ensuite la cupidité des entrepreneurs ou des sous-traitants, qui tentent toujours de trop gagner sur tous les chantiers. Ils trichent ainsi sur les normes en utilisant par exemple du fer de 6 là où il faudrait du fer de 8 ou de 10. Ils s’arrangent également pour utiliser le moins de ciment possible.
L’autre raison est le manque de suivi de la mise en œuvre des chantiers. Tous les grands chantiers ont normalement des autorisations de construire. Mais aucun de ces chantiers n’est suivi comme il se doit. Les services de contrôle sont soit sans la logistique nécessaire pour faire leur travail, soit corrompus d’avance par les entrepreneurs.
Pensez-vous qu’on a aujourd’hui des matériaux de construction de qualité sur la place ?
Je ne suis pas un professionnel des matériaux de construction. Mais je pense que le matériau qu’on rencontre au Burkina est de qualité. Cependant, si les prestataires ne veulent pas mettre le prix qu’il faut pour les matériaux, on ne doit pas être surpris par ce qui se passe. Sinon certains bâtiments, construits depuis des années, sont toujours là et en bon état.
A mon avis, le problème ne réside pas dans le fait que des bâtiments s’effondrent. Mais depuis que ces maisons tombent, les ouvriers qui y perdent leur vie ne sont pas déclarés à la Caisse [Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), NDLR]. Et les gens sont très souvent préoccupés par l’effondrement des immeubles. Ces maisons qui tombent çà et là peuvent être reconstruites. Mais que fait-on pour les vies perdues? On doit se préoccuper de la sécurité et de la santé des ouvriers sur les chantiers.
Les syndicats ont toujours dénoncé ce fait mais il perdure. Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?
L’impunité est à la base de tout cela. Lorsque les immeubles tombent, personne ne dit à qui appartient l’immeuble et qui est l’entrepreneur qui avait en charge sa construction. Même pour le cas de l’immeuble qui s’est effondré récemment à Ouaga 2000, personne ne nous dit à qui appartient le chantier et qui le construisait. Le gouvernement a seulement annoncé des mesures vigoureuses contre les fautifs sans nous dire à qui appartient l’immeuble. Il ne faut pas vouloir berner les gens avec ces mesures. Si les cas précédents avaient été sanctionnés, les gens feraient attention.
Que compte faire votre syndicat pour mettre fin à l’impunité dans le secteur du bâtiment ?
La première solution, selon nous, est la liberté de syndicalisation. Il existe beaucoup d’entreprises au Burkina qui refusent que les employés se regroupent au sein d’un syndicat. Ces grandes entreprises se voient très souvent octroyées la réalisation de plusieurs marchés de l’Etat. Je n’ai pas besoin de donner des noms, les gens sauront les reconnaître.
Mais nous allons travailler à mettre en place des syndicats dans ces entreprises afin d’obliger ces partons à respecter les conditions de santé et de sécurité des travailleurs sur les chantiers. Sous la coupe de leur entreprise, les ouvriers pourront aussi dénoncer les cas de tentative de fraude. Mais au-delà de tout cela, l’Etat a le devoir de veiller au respect du cahier des charges pour les chantiers.
Que comptez-vous faire pour ceux qui sont morts accidentellement sur les chantiers?
Nous recensons actuellement ces cas afin de demander des dédommagements pour ces personnes. En tant que Burkinabè, ils avaient droit à une protection sociale. Et s’ils n’avaient pas été déclarés à la caisse, l’entreprise qui les employait va devoir dédommager les ayant-droits, car derrière chaque ouvrier se trouve une famille.
Que proposez-vous pour assainir le secteur du bâtiment au Burkina?
Il faut intégrer les organisations syndicales dans les commissions chargées d’examiner les demandes d’autorisation de construction. Si on peut associer l’Ordre des architectes, il faudra aussi penser à joindre les organisations syndicales. Car après chaque accident, on oublie toujours les ouvriers en premier. Il est donc normal d’associer ces organisations syndicales afin qu’elles étudient les aspects qui touchent la santé et la sécurité des travailleurs sur les chantiers.
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