Les (bonnes) raisons de ne pas vouloir manager
Devenir chef fait de moins en moins rêver, semble-t-il. En 2009 déjà, l’association de DRH Entreprise & Personnel relevait le nombre croissant de candidats qui ne désiraient pas devenir manager. Un phénomène qui peut surprendre les employeurs, alors que des motivations très variées peuvent justifier le refus d’encadrer une équipe.
D’abord, manager nécessite des compétences dont tout le monde ne dispose pas. Savoir diriger, susciter l’adhésion et imposer ses décisions ne font pas partie des qualités les mieux partagées. Beaucoup acceptent de franchir les pas sans en avoir les épaules, ce qui n’est pas toujours un bon choix pour les collaborateurs. D’autres, plus rares, préfèrent refuser de se lancer dans une aventure pour lesquels ils ne sont pas prêts.
Ensuite, prendre la responsabilité d’une équipe peut tout simplement ne pas faire envie. « Ce n’est pas mon truc », entend-on parfois. « Sollicité sans cesse par ses troupes et par sa hiérarchie, le manager se retrouve dans une position inconfortable, reconnait Yves Maire du Poset. J’entends parfois des cadres m’expliquer qu’ils ne sont pas faits pour la politique, certains reviennent même à leur métier de base après avoir managé pendant deux ou trois ans. » Généralement, ce sont les soucis liés à l’encadrement qui font fuir certains candidats aux postes managériaux.
« Toutes ces réticences à devenir manager sont parfaitement légitimes, admet Yves Maire du Poset, mais elles ne seront pas forcément entendues comme légitimes dans l’entreprise. » Il est souvent difficile de faire comprendre que l’on ne souhaite pas monter dans la hiérarchie, en particulier aux oreilles de vos chefs qui ont accepté de prendre du galon. Vous devez donc expliquer clairement votre position et suggérer pour votre carrière une solution alternative à la voie managériale.
S’affirmer en tant qu’expert
« S’il reste dans sa bulle, l’expert voit sa créativité s’atrophier »
C’est probablement la solution la plus évidente. Au lieu de grimper les échelons, beaucoup préfèrent rester focalisés sur leur métier, leurs savoir-faire et leurs compétences techniques. Ils affinent leur expertise dans leur domaine et améliorent leurs connaissances et leur maîtrise professionnelles. Une telle spécialisation peut être envisagée en interne ou chez un autre employeur.
Malheureusement, les experts sont rarement mis en avant par les entreprises, malgré la valeur ajoutée qu’ils génèrent. Mais les choses sont peut-être en train de changer. La société Parrot, qui a inventé entre autres l’AR Drone, a récemment mis en place une filière expertise à destination de ses ingénieurs qui ne sont pas intéressés par le management. « Ces carrières d’experts ne concernent pas uniquement les profils technologiques, prévient Yves Maire du Poset, fondateur du cabinet Piloter sa carrière. Chacun, de la femme de ménage à l’ingénieur peut, dans son travail, acquérir des compétences et bien faire son travail. »
Étendre son réseau
Faire fructifier son expertise ne signifie pas se reposer sur ses lauriers. Bien au contraire, vous devez poursuivre votre progression professionnelle aussi bien pour renforcer l’intérêt de votre travail que pour convaincre l’entreprise que vous êtes à votre place. « S’il reste dans sa bulle, l’expert voit sa créativité s’atrophier, indique Yves Maire du Poset. Pour enrichir sa pratique, il doit se forcer à faire du relationnel. » Rencontrer ses homologues d’autres entreprises, adhérer à des associations professionnelles et discuter avec des collègues d’autres équipes peuvent susciter de nouvelles idées et permettent de prendre du recul sur sa pratique. Pour cela, il faut peut-être se faire violence. « J’ai rencontré, dans certaines filiales, des spécialistes qui ne connaissaient pas leur homologue au niveau du groupe », s’étonne Yves Maire du Poset. Discuter de ses pratiques reste pourtant le meilleur moyen d’évoluer en tant qu’expert.
Devenir tout-terrain
Un commercial qui intègre le marketing, un financier qui se lance dans la com…
Par manque d’envie, de compétences ou d’opportunités, la voie de l’expertise ne convient pas à tous. Certains auront à cœur d’enchaîner les expériences variées afin de se constituer, au final, un profil généraliste.
« Les entreprises manquent en général de collaborateurs généralistes dotés d’une vision plus large, d’une expérience plus variée et de compétences plus diversifiées que la moyenne, estime Yves Maire du Poset. C’est une voie formidable pour évoluer. » Pour se doter d’un tel bagage, il convient de s’aventurer dans des domaines inconnus : un commercial qui intègre le service marketing, un financier qui se lance dans la communication…
Sortir des sentiers battus
Pour emprunter ces chemins inhabituels, un travail de réflexion préalable est indispensable afin de déterminer vos points forts, vos centres d’intérêt et votre démarche. « Je conseille aux cadres qui cherchent à évoluer de mettre par écrit tout ce qu’il ont réalisé depuis deux ans, explique Yves Maire du Poset. S’ils réalisent par exemple qu’ils ont apprécié gérer des projets transverses, ils doivent s’intéresser à cette voie généraliste qui allie goût du terrain et vision plus large de l’entreprise. »
Une fois ces arguments mis en lumière, il reste à convaincre l’employeur de la pertinence de la démarche. Bien évidemment, une telle initiative se révèle presqu’impossible à justifier pour un recrutement à l’extérieur, quand les profils recherchés sont finement calibrés. Misez donc sur l’interne : dites à la hiérarchie que vous avez des compétences à exploiter en-dehors de votre pratique habituelle. N’hésitez pas non plus à leur rappeler qu’ils n’ont pas uniquement besoin d’experts dans leurs équipes. La solidité de votre argumentaire est primordiale : « j’ai vu des gens qui ont réussi des reconversions impressionnantes grâce à leur force de conviction », témoigne Yves Maire du Poset, qui a lui-même connu la banque, les RH, l’entrepreneuriat…
Évoluer avec son chef
Se positionner comme le bras droit d’un chef qui joue la locomotive
Ne pas vouloir être chef ne signifie pas entretenir de mauvaises relations avec sa hiérarchie. Un manager que l’on apprécie n’est pas forcément un modèle que l’on désire imiter, mais peut être un partenaire avec qui on se réjouit de travailler.
Et si votre évolution de carrière, plutôt que de suivre votre voie hiérarchique, passait par celle de votre boss ? Si, au lieu de rester bloqué quand lui s’envole dans les hautes sphères, vous tentiez l’aventure avec lui ? « Avec un chef qui joue un rôle de locomotive, il est possible de se positionner comme son bras droit et de l’accompagner dans son parcours, estime Yves Maire du Poset. On peut ne pas avoir de prédisposition pour manager et se montrer excellent dans l’ombre d’un cabinet. » Yves Maire du Poset sait de quoi il parle : lui-même est arrivé aux ressources humaines sans prédispositions particulières mais en suivant son responsable.
Des dispositions… et de la chance
Ce type d’évolution n’est pas très courant. Et pour cause : il implique d’avoir noué une relation particulière avec son chef au point de lui être devenu quasiment indispensable. Une vision assez large des enjeux est aussi nécessaire pour réussir à s’adapter aux environnements successifs.
Ce type d’évolution n’est aussi possible qu’avec les salariés qui acceptent de rester dans l’ombre pour évoluer. Enfin, ce parcours réclame aussi une dose de chance : quelle proportion des managers de votre entreprise aura la chance de monter au sommet ? Mais avec des compétences et un peu de réussite, progresser dans les valises de son responsable peut permettre d’atteindre les véritables centres de pouvoir de l’entreprise sans avoir à gérer une équipe.
Devenir un mentor
Une solution facilement comprise et acceptée par la hiérarchie
Les personnes qui ne souhaitent pas devenir chef ne sont pas forcément des travailleurs solitaires reclus dans leur bureau et arc-boutés sur leurs savoirs. On peut ne pas chercher à gérer les liens hiérarchiques mais apprécier partager les savoir-faire que l’on a acquis.
Malheureusement, les cadres ont rarement l’habitude de se placer dans une démarche de transmission de savoir, de partage des connaissances. « Lorsque je travaillais dans les ressources humaines, j’étais frappé par le faible nombre de bons éléments qui formaient leurs jeunes collègues, se souvient Yves Maire du Poset. J’ai dû en faire l’un des critères de calcul du bonus pour qu’ils s’y mettent sérieusement. » Là encore, les habitudes semblent en train d’évoluer dans les entreprises françaises.
Améliorer sa pratique
Selon l’entreprise dans laquelle vous travaillez et le rôle que vous jouez dans l’organigramme, la formation peut prendre plus ou moins de place dans votre emploi du temps. Mais, dans tous les cas, un cercle vertueux s’enclenche : pour pouvoir vulgariser vos connaissances, vous devez prendre un peu de recul sur vos pratiques professionnelles.
Cette piste à creuser pour évoluer sans prendre de responsabilités managériales a le mérite de pouvoir être plus facilement comprise et acceptée par votre hiérarchie. Vous aurez logiquement peu de mal à faire comprendre à votre employeur l’intérêt qu’il peut tirer de la transmission des savoirs au sein de ses équipes.
Réalisé par Fabien Renou, Journal du Net




