Le Conseil des ministres en sa séance du 11 mai a adopté un projet de décret « portant détermination des taux et des modalités de recouvrement de la taxe de prélèvement de l’eau brute. » Ce décret se veut le prolongement de deux lois votées respectivement en 2001 et en 2009. L’une fixe le principe d’une contribution financière en matière d’eau (CFE). L’autre institue une taxe parafiscale au profit des agences de l’eau. Le décret qui autorise l’application effective de ces deux lois a pour mission de permettre « d’autofinancer le secteur de l’eau à travers les fonds prélevés par les agences de l’eau. ». Une semaine plus tard, le Conseil du 18 mai a quant à lui, « instruit le ministre en charge du dossier de prendre les mesures diligentes pour le recrutement d’un producteur indépendant d’électricité pour la fourniture d’une puissance de 70 MW extensible à 100 MW dès 2012 ». En procèdant ainsi, le gouvernement nourrit l’ambition « de résorber (le) déficit et sécuriser l’approvisionnement du pays en énergie électrique dans le long terme (…) sans dégrader les indicateurs financiers de la SONABEL mais d’ouvrir le secteur aux investisseurs privés internationaux et de disposer de l’énergie électrique sans supporter le poids de l’investissement ». (Il ne faut pas rire de cette naïveté).
Ces deux décisions à une semaine d’intervalle concernent les deux sociétés Burkinabè encore aux mains de l’Etat : l’ONEA et la SONABEL. Retenons qu’elles ont jusque-là échappé à la privatisation même partielle parce que classées stratégiques et, alors même que beaucoup de soupirants tournent autour d’elles, le gouvernement de Luc Adolphe Tiao semble porter un intérêt particulier à ces deux sociétés. Que veut dire cela et pourquoi ? L’ONEA, depuis longtemps dans le collimateur des multinationales de l’eau, avait réussi à se tirer d’affaire non sans avoir accepté les conseils intéressés de grands groupes comme Vivendi. On peut lire le décret sur l’eau comme on veut. La conclusion inévitable est qu’il aboutit à la création d’une taxe, une nouvelle taxe sur l’eau. Celle-ci s’appliquera « sur le prélèvement de l’eau brute, la modification du régime de l’eau et la pollution de l’eau. Elle s’applique aux activités minières et industrielles, aux travaux de génie civil et à la production d’eau potable ». La formulation est volontairement faite pour ne pas hérisser le poil du consommateur par les temps qui courent. Mais la réalité reste la même. L’eau coûtera bientôt plus chère au Burkina Faso. Mais est-ce tout ? Ce décret, s’il est aussi bien libellé que son annonce, autorisera à frapper de taxes, les maraîchers, les préparatrices de dolo, les fabricants de bière voire les pompes villageoises…. Mais surtout l’ONEA ! La taxe s’appliquerait en effet « à la production d’eau potable ». Par ailleurs il est question d’« agences de l’eau ». Il est bon de rappeler que l’activité de l’eau est régie au Burkina Faso par un office. Celui-ci a en charge la production, la commercialisation de l’eau et l’assainissement de l’environnement. La perspective d’appliquer une taxe à la production de l’eau potable signifierait que l’ONEA paierait des taxes pour capter l’eau brute et peut-être une autre en tant que producteur d’eau potable. A qui l’ONEA paiera ces taxes ? Pourquoi parler d’agences qui paieraient des taxes alors que toutes les agences actuelles sont des démembrements de l’ONEA. On voudrait bien se tromper. Malheureusement ce qui se profile avec ce projet de décret est un démantèlement de l’office tant dans ses activités que dans sa stature organisationnelle et juridique. Les activités fragmentées (par exemple production, commercialisation et assainissement seraient des activités indépendantes pour lesquelles on ferait appel à des compétences appropriées). Juridiquement, l’office ferait place à des agences concurrentes. Pour faire bonne figure, on pourrait conserver l’appellation ONEA. Mais il s’agira dès lors d’une coquille vide qui pourrait d’ailleurs disparaître avec le temps et avec lui le monopole sur l’activité de l’eau au Burkina Faso. Une vue de l’esprit ? Peut-être. C’est ce qui se passe pourtant pour la SOFITEX désormais. Cette société ne s’occupe plus que de coton et de plus en plus de coton OGM. Derrière ses beaux bureaux, le personnel est de fait contrôlé discrètement par les agences de coton (Faso coton, socoma MONSANTO) aux intérêts contradictoires. Dans une certaine mesure, c’est le schéma que suit de nos jours Sidwaya, la RTB…On pourra alors multiplier les discours de circonstances. L’ONEA sera dans les faits un organisme privé. Le prix de l’eau sera revu à la hausse ne serait-ce que pour tenir compte des taxes à venir. Il sera différent d’une région à l’autre selon l’agence qui opérera. L’Etat se désengagera pour permettre « d’autofinancer le secteur de l’eau à travers les fonds prélevés par les agences de l’eau. ». C’est du reste le schéma imposé par les multinationales de l’eau à la plupart des pays dont beaucoup ont plus de prise sur leurs destinées. La France par exemple a ainsi vu sa politique d’eau malmenée par les VEOLIA et autres marchands de sommeil. Un démembrement de l’ONEA aura pour autre conséquence de faire émerger l’importance de l’assainissement, peut-être en mal. Aujourd’hui c’est une activité qui manque de visibilité au Burkina Faso. Pour cette raison justement elle pourrait intéresser rapidement un spécialiste « indépendant ». La question des déchets est devenue à travers le monde une donnée capitale qui mobilise d’énormes intérêts. Il s’est même constitué une carte des déchets qui distingue les lieux de production, essentiellement le nord et des lieux de stockage au sud constitués de pays fragiles, à la gouvernance douteuse. Ceux-ci sont devenus des réceptacles des déchets industriels ou nucléaires les plus toxiques et pour lesquels il n’existe pas encore de remède. Un bel exemple de cette répartition est la Somalie. Pays sans Etat, il est devenu le dépotoir de la mafia italienne du déchet. Il est autant aujourd’hui le pays des maladies incurables, des malformations foetales. Plus près de nous, l’odyssée du bateau Probo-Koala en Côte d’Ivoire nous prévient de ce qui peut s’introduire dans un pays où l’appât du gain a frappé les responsables d’inconscience. Or les armateurs du Probo-Koala ont déjà des contacts au plus haut sommet de l’Etat burkinabè. Il en va à peu près de même pour l’électricité sauf que pour ce domaine le gouvernement s’embarrasse encore moins de considérations juridiques et éthiques. Instruction est donnée à un ministre de recruter un producteur privé…. Pardon « indépendant » d’électricité. Cela signifie qu’une décision de cette importance pour le pays ne passera même pas par la commission de privatisation ou ce qui en tient lieu aujourd’hui et encore moins par le Parlement.
Précipitation semble le maître mot ici. Pourquoi ?
Le problème de l’électricité et de l’énergie de façon générale dans notre pays est un cas d’école. Jusqu’à la fin de la IIIe République, le pays semblait disposer d’une gouvernance prévisionnelle. C’est là en effet qu’on été conçus les schémas de développement de la SONABEL. En particulier les constructions des centrales de Kossosdo, de Hamdalaye, la rénovation de celle de Paspanga sont à mettre au compte de cette politique. Il en va de même que les premières études en vue d’un équipement du pays d’un réseau de centrales hydroélectriques dont celles de la Kompiènga et de Bagré devaient être les premiers maillons. Jusqu’à « la révolution », ce programme a été relativement suivi. La révolution y ajoutera l’Institut Burkinabè d’Energie (IBE). Initiative inédite en Afrique, l’IBE devait réfléchir à toutes les formes d’énergie existantes et possibles. On lui doit les premières études sur le Jatropha, l’énergie solaire… A la fin des années 80, les Burkinabè rêvaient de faire de leur pays un exportateur d’électricité et de savoir-faire en énergie. De fait à la veille de sa liquidation l’IBE exportait déjà dans la sous-région des chauffe-eau solaires et des autocuiseurs made in Burkina. Vint la rectification et avec elle la Banque mondiale. L’IBE et avec elle les premières entreprises de valeur stratégique pour le pays est purement et simplement liquidé. La raison, expliquera plus tard un officiel de la Banque mondiale, « on ne peut pas laisser un pays comme le Burkina développer de l’énergie ». Après Bagré, le programme d’hydroélectricité est arrêté. Le Projet Numbiel qui devait faire du pays l’exportateur d’électricité est enterré. Les autres barrages comme Samandeni sont convertis en projets hydro agricoles. Les responsables embouchent à partir de ce moment la trompette de l’interconnection. Pendant plus de 20 ans les gouvernements ont chanté l’un après l’autre, les avantages de l’interconncetion. Une première tentative financée avec l’appui de la Banque est faite avec le réseau ivoirien. Courant 2010, bien avant la crise post-électorale ivoirienne, et après des explications cafouilleuses sur les raisons des coupures à répétition, le ministre des Mines et des carrières, suivi de celui qui le remplace aujourd’hui à ce poste avaient exposé un nouveau schéma d’interconnexion avec le Ghana. Ensuite la crise ivoirienne est venue masquer le problème énergétique burkinabè. Ce serait des mains invisibles qui se seraient acharnées à priver le Burkina Faso d’électricité. La crise est passée chez les voisins. Des mains amies ont pris la direction de la Côte d’Ivoire. Elles donnent enfin à voir que le Burkina Faso ne dispose d’aucune politique énergétique. Cela se traduit par la commande en catastrophe de centrales thermiques quasiment impossible à acheminer sur leur lieu d’installation. L’instruction qui vient d’être donnée au ministre de l’Energie et des carrières confirme la panique des responsables du pays que la fin du conflit ivoirien met à découvert. Que vaut donc cette décision et que faut-il en attendre ? Il faut tout d’abord dire que la production indépendante d’énergie au Burkina Faso n’est pas une nouveauté. Tout le monde pouvait voir de la rue les installations électriques de l’ambassade des Etats-Unis à Koulouba. Visitant les installations d’une mine d’or, dans le nord du pays, le Premier ministre Tertius Zongo s’était extasié devant les installations de cette unité et avait suggéré que le surplus de production de ce privé soit réinjecté dans le réseau de la SONABEL. Le même Tertius Zongo était allé inaugurer et admirer les installations solaires d’une banque privée. De manière générale les déficiences de la SONABEL ces dernières années avaient transformé tous ceux qui en avaient les moyens en producteurs « indépendants » de leur énergie. Enfin rappelons que l’incendie de Rood-Wooko en 2003 a été provoqué par un producteur « indépendant ». Même l’actuel ministre en charge de l’Energie a été producteur « indépendant » d’énergie alors même qu’il dirigeait la société nationale qui devait satisfaire aux besoins des Burkinabè en électricité. Son groupe électrogène a en effet troublé plus d’un de ses voisins à Somgandé. Avec ou sans décision de Conseil de ministres, les producteurs « indépendants » existaient bien au Burkina Faso. Contrairement à ce qu’a pu écrire un « simpliste », le pays n’a pas perdu son temps en la matière. On peut même penser que l’évolution du nombre de producteurs a été intentionnellement poussée afin de faire accepter la décision qui vient d’être prise.
Où allons-nous donc ?
Au moment où il achetait la compagnie nationale Air Burkina, le prince Aga Khan avait aussi proposé de se constituer producteur « indépendant » d’électricité au Burkina Faso. Parce que les prix de vente à la SONABEL de l’électricité produite ne convenaient pas aux autorités, le projet a fait long feu. Courant 2009, le gouvernement avait rendu publique l’intention d’un opérateur canadien de produire en « indépendant » de l’électricité à vendre à la SONABEL. La dernière offre en la matière est venue d’une société Burkinabè dont on risque d’entendre beaucoup parler maintenant que le pas est franchi. C’est la SOPAM. Toutes ces offres avaient échoué pour deux raisons essentielles. La première est d’ordre économique. La proposition d’Aga Khan n’avait pas abouti parce que le prix de revente à la SONABEL ne convenait pas aux autorités du pays. On peut penser que ce facteur a pu jouer pour les autres offres. Le prix de l’électricité en effet, dès lors qu’il est livré à la loi du marché est prohibitif quel que soit le pays. La deuxième raison est d’un autre ordre et la crise ivoirienne nous l’a fait voir. L’électricité pour une nation moderne vaut autant que le drapeau ou l’hymne national. C’est un outil de l’indépendance et de l’affirmation de la souveraineté d’un pays. Pour cette raison, les pays qui se respectent gardent toujours dans leur domaine de souveraineté la gestion de l’électricité. Imagine-t-on Kossyam à la bougie le jour où le président reçoit un homologue parce que l’Etat du Burkina n’a pas honoré une facture à un opérateur « indépendant » ? Cette dernière raison en particulier avait permis aux dirigeants du pays de repousser les pressions de leurs « partenaires au développement » dans le but de privatiser l’eau et l’électricité. Le gouvernement Tertius Zongo avait sauvé in extremis l’ONEA et la SONABEL placés sur la liste des sociétés à privatiser. Qu’est-ce qui a pu bien faire céder le gouvernement Tiao ? « L’Indépendant » s’était inquiété des « dons » faits au Burkina Faso par l’IDA, la filiale de la Banque mondiale. En son temps nous avions parié que ces dons seraient remboursés par une part de la souveraineté du pays ou de ce qui en reste. Nous ne pensions pas alors que les choses iraient si vite. Insolvable désormais face aux marchés financiers, mais soucieux de trouver de l’argent frais pour apaiser les soldats mutinés, l’Etat burkinabè vient sans doute de franchir le dernier pas qui lui permettait encore d’avoir l’orgueil d’une souveraineté. Ce serait un miracle que l’ONEA et la SONABEL ne passent pas sous contrôle privé. Tout le reste dès lors ne sera que conséquence. L’eau et l’électricité s’annoncent plus rares et plus chères pour bientôt. Nous allons rattraper les records atteints par des pays comme le Sénégal ou la Guinée en matière de coupures d’eau et d’électricité mais avec des prix régulièrement « ajustés » selon les caprices du marché. Comme cela se passe dans ces pays et qui jusque-là nous faisait sourire. Le terme privatisation agit désormais comme du poil à gratter même au Burkina Faso on lui préfère les artifices de langage. Ainsi « indépendant » ne veut pas dire « privé ». Dommage qu’on ne puisse pas appeler une facture autrement.
Pascal KABORE
L’indépendant




