Florence, 45 ans, ex-employée dans une agence d’édition, se souvient…
« La première fois que je l’ai vu, j’ai cru que j’avais affaire à un stagiaire. Je lui donnais à peine 25 ans, j’en avais alors 40. Il flottait dans un deux-pièces gris un peu fripé et avait l’air de sortir du lit. Lorsque j’ai constaté qu’il avait mon CV dans sa main, j’ai dû me rendre à l’évidence que c’était lui qui allait me faire passer mon entretien d’embauche.
Il m’a très vite annoncé que si j’étais recrutée, il serait mon supérieur hiérarchique. J’ai tiqué… sans rien laisser paraître bien sûr. Son âge équivalait à mes années d’expérience, soit un sacré fossé générationnel et professionnel entre nous. Ce jeune va me donner des ordres, avais-je pensé. Va falloir que je fasse avec…
Mon expertise l’a fortement impressionnée. Je n’en étais pas vraiment surprise. Mais de là à imaginer qu’il allait m’embaucher… J’ai travaillé 3 ans pour lui. Ce n’était pas toujours évident. Avec ses cheveux ébouriffés et sa manie d’allumer cigarette sur cigarette, il me donnait envie de le houspiller, un peu comme s’il était mon gamin.
Dans certaines situations, j’avais du mal à ne pas faire ressortir mon élan maternel. En particulier, lorsqu’il me confiait son inquiétude face à un gros contrat sur lequel il avait « bossé jour et nuit ». J’avais envie de le rassurer, un peu comme une maman qui réconforte son fils angoissé par la note qu’il aura à un examen. Mais je ne devais pas oublier qu’il était avant tout mon chef et donc bien rester à ma place.
Au bout d’un an, il m’a fait passer un entretien d’évaluation. J’ai vite compris que c’était une première pour lui. D’ailleurs, il m’a dit que j’en savais sans doute plus que lui sur la manière de le mener. En effet… Il a fallu que je lui explique comment cela se déroulait. Je n’étais pas très à l’aise. Je restais sur mes gardes. Un patron, jeune ou vieux, reste un patron…
Finalement, comme l’entreprise était petite et que les perspectives d’évolution étaient très limitées, j’ai préféré trouver un emploi ailleurs. J’ai su par la suite qu’il avait recruté ma remplaçante et appris qu’elle avait moins de 30 ans… »
Betty, proche de la retraite, assistante commerciale export depuis 35 ans dans une société viticole
« A trois ans près, mon chef a l’âge de mon fils. C’est bien simple : nous avons 25 ans d’écart ! Mais j’ai l’habitude de travailler avec des personnes plus jeunes que moi : les commerciaux sont tous des jeunes. Cette situation ne me dérange pas, grâce à une mesure toute simple que je m’applique : même si tout le monde se tutoie dans l’entreprise, je vouvoie mon supérieur, cela me permet d’avoir une relation plus équilibrée.
Pour moi il y a une notion de hiérarchie qui est très claire : quel que soit son âge, un supérieur est un supérieur. Les difficultés que j’ai pu rencontrer avec certains d’entre eux tiennent plus à leur personnalité qu’à leur âge ! Mais en effet, cela ne m’empêche pas d’avoir des réflexes maternels, surtout avec les commerciaux.
Il y en a un en particulier qui ressemble à mon plus jeune fils, il vient se confier à moi, je lui donne des conseils, je me permets même quelques petites remarques… Je dois admettre que je me permets un peu plus de liberté avec les jeunes, il m’arrive d’être un peu irritée et d’avoir envie de les remettre en place mais en général ils acceptent assez bien mes remarques grâce à mon expérience au sein de l’entreprise.
Au niveau de mon supérieur, j’ai vu la différence entre un chef qui a de la bouteille et un petit trentenaire au moment de l’entretien annuel ! Le jeune chef me demandait d’atteindre des objectifs irréalisables, ses exigences étaient surréalistes ! Comme je le vouvoie, j’ai pu lui dire que ce n’était pas sérieux sans que les choses ne s’enveniment.
Aujourd’hui je suis à deux ans et demi de ma retraite, je suis contente que ça s’arrête. Je sens que je ne peux pas me permettre de suivre les jeunes partout. Par exemple la mode est à l’after work, une sortie entre collègues après le travail : je n’y participe pas, je ne me sens pas à ma place. Et puis je m’éloigne de l’esprit de compétition, alors que eux sont en plein dedans… »
Par Marjolaine Koch, maviepro.fr




